Par Julia Itel – Publié le 09/03/2023

« Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18-19). C'est sur ce texte que la primauté de l’évêque de Rome a été justifiée dès le IIIe siècle, en raison de la présence de l’apôtre Pierre, mort en martyr dans la ville éternelle. 

Qui est saint Pierre ?

Après Jésus, Pierre est le personnage apparaissant le plus souvent dans le Nouveau Testament. Que sait-on de lui ? Pierre est né Simon Bar-Jona (soit, « Simon, fils de Jonas ») au tournant du Ier siècle. Comme son frère André, c'est un pécheur qui vit sur les berges du lac de Tibériade en Galilée, dans la ville de Capharnaüm. Marié, il accepte de quitter son ménage pour suivre les enseignements de Jésus et devient, dès lors, l’un de ses plus fidèles disciples.


Pierre, le premier des Douze

La tradition fait de Pierre le « prince des apôtres » et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, dans les Actes des Apôtres ainsi que dans les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), Pierre est toujours nommé en premier et semble avoir une certaine autorité sur les autres disciples. Il est le premier à reconnaître Jésus comme le Messie et, pour cela, le Christ lui donne une mission spéciale : 

Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
(Mt 16, 15-19)

À travers cette paronymie (« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église »), Jésus attribue à Simon le surnom de Pierre, Kephas qui en araméen signifie « roc » et qui a ensuite été traduit en latin Petros. C'est donc pour cette raison que Pierre se fait appeler de la sorte. Mais, surtout, ce passage donne à l’apôtre une prééminence sur ses semblables. Il est ainsi le premier à entrer dans le tombeau du Christ (Jn 20, 6) ; celui à qui Jésus confie la tâche, durant sa Passion, d’affermir ses frères (Lc 22, 32) ; celui, enfin, à qui Jésus se manifeste après sa résurrection et à qui il confirme sa mission pastorale : « Sois le pasteur de mes brebis » (Jn 21, 16). 
 

Martyre et mort à Rome

Après avoir passé plusieurs années en Orient et avoir fondé l’Église de Jérusalem, Pierre arrive à Rome vers 64. Il est accompagné de Paul qui a réalisé de nombreux voyages missionnaires. Cette année-là, un grand incendie a ravagé Rome. L’empereur Néron désigne les chrétiens coupables de cet acte criminel et lance une vague de persécutions envers ces derniers. 

À la demande des siens, Pierre fuit les persécutions. Mais, alors qu’il s’apprête à franchir les portes de la ville, une apparition du Christ l’arrête dans sa démarche. Pierre demande alors « Quo vadis domine ? » (« Où vas-tu Seigneur ? ») et Jésus lui répond « Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois ». Pierre comprend que là est son destin : il retourne à Rome et meurt en martyr, crucifié.

Partez sur les traces de saint Pierre à Rome

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Pierre est-il réellement allé à Rome ?

Le problème des sources

L’histoire de la mort de Pierre en martyr à Rome en 64 après J.-C. n’est relatée que dans le document apocryphe des Actes de Pierre, écrits entre la fin du IIe et le début du IIIe siècles. Aucune source directe ne mentionne les circonstances de l’arrivée et de la mort de Pierre (ou de Paul) à Rome. Pour savoir s’il est réellement venu à Rome, d’un point de vue historique, il faut donc chercher ailleurs. 

En effet, un certain nombre de témoignages antiques atteste de la venue du disciple et de son martyr. Par exemple, la première Épître de Pierre, rédigée vers 63, mentionne que le premier des apôtres se trouve dans la ville (surnommée « Babylone ») au moment de son écriture. Ensuite, dans le dernier chapitre de l’Évangile selon Jean, écrit entre 80 et 110 ap. J.-C., Jésus prédit la mort par martyr de Pierre (Jn 21, 19), ce qui laisse supposer que l’auteur a connaissance de l’événement au moment de rédiger l’évangile. La mort de Pierre à Rome est aussi relatée par l’évêque de Rome, Clément Ier, dans sa première lettre aux Corinthiens, datant de 95. 

Enfin, de nombreux textes datant de la fin du IIe siècle montrent que la présence de Pierre et de Paul à Rome était connue des chrétiens. En effet, un texte écrit par le prêtre romain Gaius en 198 (repris par Eusèbe de Césarée) atteste de la présence de pèlerins à l’endroit supposé où seraient morts les deux disciples, c'est-à-dire sur le cirque de Caligula, là où se trouve actuellement la basilique Saint-Pierre.

Le tombeau de saint Pierre

Si un consensus sur la présence réelle de Pierre à Rome a pu être établi auprès des historiens, c'est surtout grâce au travail des archéologues. En effet, entre 1939 et 1950, Pie XII autorise ces derniers à venir faire des fouilles sous la basilique Saint-Pierre. Leurs découvertes sont remarquables. Tout d’abord, ils découvrent l’existence d’une nécropole. Cela n’est pas étonnant dans la mesure où le cirque construit à la demande de Caligula (orné d’un obélisque ramené d’Égypte et qui se trouve toujours là, sur la place Saint-Pierre) a servi de lieu d’exécution des chrétiens. La présence d’une nécropole à cet endroit est donc assez logique car les morts étaient enterrés à proximité.

Ensuite, les fouilles ont révélé la présence d’inscriptions sur un cénotaphe (un tombeau ne contenant pas de corps) datant du IIe siècle et dédié à saint Pierre. Celles-ci montrent que des chrétiens venaient se recueillir là pour commémorer et vénérer l’apôtre. Le cénotaphe se trouve sous l’emplacement actuel de l’autel de la basilique Saint-Pierre. 

Enfin, en 1942 puis en 1953, on trouve plusieurs niches contenant des ossements humains. Ceux trouvés en 1953 sont enveloppés dans un tissu précieux et ils appartiendraient à un homme d’environ 60 ans, ayant vécu au Ier siècle. Chaque fois, les archéologues et les papes dirigeant les fouilles (respectivement, Pie XII et Paul VI) croient avoir trouvé les reliques de saint Pierre. Toutefois, si l’emplacement et la présence de saint Pierre ne sont plus à prouver, les ossements restent difficiles à identifier.


Pierre est-il le premier évêque de Rome ?

D’une perspective historique, il est peu probable que Pierre, de son vivant, ait été désigné « premier évêque de Rome ». En effet, ce titre n’est attesté dans les textes que plus tard, afin de légitimer le rôle de ses successeurs et la primauté de l’Église de Rome. De plus, sa qualité d’apôtre et de témoin direct du Christ était sans doute considérée comme supérieure à celle d’évêque. Néanmoins, il est certain que Pierre a exercé une influence de taille sur la première communauté de chrétiens à Rome.


Qui fonde la primauté romaine ?

La fondation apostolique

Les premières listes d’évêque de Rome ne tardent pas à apparaître. Dès la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon puis Eusèbe de Césarée dressent la liste des « successeurs de saint Pierre ». Pour ces derniers, c'est donc bien la présence de l’apôtre à Rome et son martyr (ainsi que celui de saint Paul) qui est à l’origine de la fondation du siège romain. Plus tard, le Liber Pontificalis établit la liste canonique de la succession des papes depuis saint Pierre.  

Il convient de noter qu’au début du christianisme, de multiples communautés chrétiennes co-existent de manière autonome et non centralisée, surtout à Rome. Chacune de ces communautés place en sa tête un évêque (du grec episcopos, « veilleur ») qui va devenir le gardien de la tradition chrétienne. D’après l’historien Thomas Tanase, dans son ouvrage Histoire de la papauté en Occident (2019), les querelles entre ces différents groupes ne sont pas rares. Une manière efficace de les hiérarchiser et de se donner plus de légitimité passe par la notion d’« apostolicité », soit de faire remonter l’origine de la communauté aux apôtres, ou à leurs disciples directs. En se référant à saint Pierre, l’Église de Rome justifie ainsi sa primauté par cette fondation apostolique


La place grandissante de l’évêque de Rome

Toutefois, la primauté romaine s’explique également par la place grandissante qu’occupe l’évêque de Rome au sein du christianisme primitif. En effet, au cours des premiers siècles, l’évêque de Rome a su arbitrer plusieurs fois des conflits agitant les communautés chrétiennes. Mentionnons deux exemples. 

Tout d’abord, à la fin du Ier siècle, le pape Clément (qui aurait connu Pierre) intervient dans un différend qui divisent les chrétiens de Corinthe. Arrivant à les réconcilier, ce rôle lui permet d’acquérir une certaine autorité morale ailleurs qu’à Rome. Plus tard, le pape Pie réunit en 144 un synode de prêtre actant l’exclusion du gnostique Marcion considéré comme « hérétique ». Cela permet à Irénée de Lyon, quelques décennies plus tard, de reconnaître l’Église de Rome comme une référence en matière de doctrine, notamment grâce à son origine apostolique. Enfin, au IIIe siècle, Cyprien, évêque de Carthage, qualifie l’Église de Rome de « cathedra Petri » (chaire de saint Pierre) et d’ « Ecclesia principalis ».

En même temps que s’institutionnalise le christianisme, on reconnaît ainsi progressivement à l’évêque de Rome sa capacité de médiation et d’arbitrage entre la « vérité » doctrinale et les hérésies qui se multiplient. De plus, lorsque l’empire romain devient chrétien après la conversion de Constantin au début du IVe siècle (qui voit dans le christianisme une force d’unification), l’Église de Rome se retrouve associée au pouvoir politique. Cela implique, pour la Rome désormais chrétienne, de se centraliser et de s’universaliser. Et là commence l’histoire millénaire de la papauté.