Par Julia Itel – Publié le 26/06/2026

Pendant presque deux millénaires, les papes ne quittent guère Rome (ou Avignon, du temps de la papauté avignonnaise), recevant les princes et les évêques depuis le Saint-Siège. La bascule opère au XXe siècle quand Paul VI inaugure les voyages pontificaux. Pendant les quinze années de son pontificat, il effectue neuf visites pastorales à l’étranger, devenant le premier pape à se rendre en dehors des frontières européennes. Surnommé le « pape pèlerin », celui qui fait entrer l’Église dans la modernité transforme également la papauté en une institution itinérante, désormais tournée vers le monde…

 

Aller à la rencontre des fidèles partout dans le monde

La raison première des voyages pontificaux est pastorale. Le pape étant le représentant de l’Église catholique, du grec katholikos qui signifie « universel », il se doit d’incarner cette universalité en allant à la rencontre de l’ensemble des 300 millions de fidèles que comporte la communauté catholique, présente sur tous les continents du globe. Les voyages du pape représentent également une incarnation de la mission évangélique, répondant à l’appel de Jésus en Matthieu 28, 19, « Allez, faites de toutes les nations des disciples ». 

Ces voyages n’auraient pu prendre une telle ampleur sans deux révolutions concomitantes : l’avion et les médias de masse. Paul VI est ainsi le premier à comprendre que l’avion de ligne est un atout majeur pour moderniser le pontificat, en accord avec les objectifs de Vatican II qu’il faut désormais aussi diffuser. À partir des années 1960, Rome n’est plus le centre immobile d’un monde qui vient à elle, mais un point de départ vers l’ensemble du monde catholique désormais globalisé. Jean Paul II se saisit avec génie des possibilités offertes par cette révolution du transport aérien – plus rapide, moins cher – mais également celles proposées par un nouveau média de masse : la télévision. Le pape polonais fait alors du voyage apostolique un événement médiatique planétaire, devenant un puissant outil d’évangélisation car touchant autant les régions catholiques historiques que les périphéries…

 

Toucher les périphéries de l’Église

L’Église catholique est donc désormais mondiale, plus seulement européenne. Paul VI l’avait bien compris en visitant pour la première fois de l’histoire de la papauté les autres continents du globe : l’Amérique, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie. Depuis, les voyages du pape depuis témoignent de cette volonté de rejoindre les marges géographiques et humaines

Le pape François a sans doute incarné le plus fortement cette volonté d’ouvrir le centre romain (et européen) aux réalités des périphéries du monde catholique. Dès le début de son pontificat, il choisit comme premier voyage international Lampedusa, une petite île sicilienne devenue le symbole du drame migratoire en Méditerranée. Son message est clair : l’Église va là où personne ne regarde. Il se rend ensuite en Centrafrique en 2015, en pleine guerre civile, ouvrant symboliquement la première Porte Sainte du Jubilé de la Miséricorde à Bangui (au lieu de Rome). Un dernier exemple est le voyage qu’il effectue en 2023, quand il visite la plus petite communauté de catholiques (à peine 1500 fidèles), vivant en Mongolie. 

 

Un rôle diplomatique 

Le pape n’est pas seulement un chef spirituel : c'est aussi le chef d’État du Saint-Siège, reconnu par le droit international. Ses voyages ont donc de facto une dimension diplomatique même si, en tant que représentant d’une religion, il peut également s’arroger de parler au nom d’une autorité morale qui ne dépend d’aucune alliance militaire ni d’aucun intérêt économique. 

Les rencontres du pape avec les chefs d’État, ses prises de position sur divers sujets actuels comme l’écologie, la paix ou les migrations, ses discours devant les Nations Unies représentent toujours des événements géopolitiques importants, diffusés dans les médias. Le voyage de Jean Paul II en Pologne en juin 1979 est souvent cité comme l’un des déclencheurs moraux de la chute du bloc soviétique, brisant par sa venue l’idée d’un peuple résigné à l’athéisme d’État. 

Un autre exemple est celui de Léon XIV qui, pour son premier voyage apostolique en novembre 2025, choisit de se rendre au Liban, un pays alors en proie aux tensions entre les frappes israéliennes dans le sud et les fractures politiques internes, afin de montrer que l’Église ne détourne pas le regard des peuples en souffrance.

 

Favoriser le dialogue œcuménique et interreligieux

Au-delà de sa dimension strictement politique, le voyage pontifical peut servir à renforcer, sinon ouvrir, au dialogue œcuménique et interreligieux. En 1964, Paul VI, encore une fois, est le premier pape à se rendre en Terre sainte dans le but de rencontrer le patriarche Athénagoras de Constantinople. Ceci a pour effet de marquer le début d’un rapprochement historique entre catholiques et orthodoxes. Depuis lors, lorsqu’un pape se rend dans une région où une autre religion que le christianisme est majoritaire, le voyage devient une occasion de renforcer les liens interreligieux. 

Ainsi, Benoît XVI, en visitant la Turquie en 2006, prie aux côtés du grand mufti d’Istanbul dans la Mosquée bleue. Avant de partir, il exprime l’espoir que son voyage ait contribué à une meilleure compréhension entre les religions. François, quant à lui, choisit également de dialoguer avec les autres religions, œuvrant continuellement pour une réelle fraternité humaine. Il signe notamment en 2019 aux Émirats arabes unis le Document sur la fraternité humaine avec le cheikh Ahmed el-Tayyeb.  

Paul VI, l'inventeur de la papauté moderne

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