Par Julia Itel – Publié le 23/04/2026
De tout temps, l’être humain s’est rendu par la marche vers des lieux où le sacré s’est manifesté. Le pèlerinage est l’une des pratiques les plus universelles de l’humanité, partagée par toutes les grandes religions du monde. Mais aujourd'hui, cette pratique ne s’ancre plus uniquement dans un cadre religieux ; les motivations pour partir en pèlerinage se sont multipliées. Nous explorons ici quelques-uns des plus beaux lieux de pèlerinage dans le monde, à travers les traditions chrétiennes, juives et musulmanes.
Qu’est-ce que le pèlerinage ?
Le mot « pèlerinage » vient du latin peregrinus qui renvoie soit à per-ager, « à travers champs », soit à per-eger, « qui va par monts et par vaux ». Dans un premier temps, le pèlerin est donc celui « qui voyage à l’étranger » ou qui est « éloigné de sa patrie ». L’acception première est donc comprise dans un sens juridique et géographique.
C'est à partir du Moyen Âge, dans l’Occident chrétien, que peregrinus prend une connotation religieuse. En effet, dès le IXe siècle, plus spécifiquement, le terme s’applique au voyageur religieux qui se rend dans un sanctuaire. Plus tard, au XIVe siècle en France, le mot se banalise. Il renvoie au simple « voyageur » qui va d’un lieu à un autre.
Au XIXe siècle, le terme retrouve ses lettres de noblesse grâce à l’essor des grands sanctuaires mariaux comme La Salette ou Lourdes. Toutefois, aujourd'hui, la notion s’est sécularisée : l’adhésion à une religion n’est plus une condition essentielle pour devenir pèlerin. Le succès massif du chemin de Compostelle en est l’exemple le plus éloquent. En effet, des centaines de milliers de marcheurs l’empruntent chaque année après une rupture biographique, comme un deuil ou une maladie, pour trouver du sens, sans que la foi religieuse en soit le moteur principal.
Dans leur ouvrage Les pèlerinages dans le monde (2004), Jean Chélini et Henry Branthomme nous instruisent sur le point commun liant l’intégralité des pèlerinages, motivés par des raisons religieuses ou non, dans le monde : la marche vers des lieux saints, aussi appelés sanctuaires.
Pourquoi partir en pèlerinage ?
Une démarche spirituelle et religieuse
Pour les personnes croyantes, le pèlerinage est d’abord un acte de foi, de piété. Le pèlerin se met en route pour se rapprocher du divin, c'est-à-dire qu’il se rend physiquement sur un lieu où le sacré s’est manifesté (on parle alors de « hiérophanie »). Il peut s’agir de la naissance ou de la mort d’un prophète, d’une apparition divine, d’un miracle, etc.
Dans la tradition chrétienne, par exemple, le pèlerinage constitue un chemin de conversion, une occasion de se recueillir, de prier et de recevoir des grâces particulières. Au Moyen Âge, le pèlerinage était particulièrement emprunté par les pénitents qui pouvaient s’infliger de multiples flagellations sur le chemin afin d’obtenir le pardon divin. Dans l’islam, le hajj, le grand pèlerinage à La Mecque, représente l’un des cinq piliers de la foi et donc une obligation pour tout musulman qui en a les moyens.
Une quête existentielle et personnelle
Avec l’avènement de la modernité, ayant entraîné un processus de sécularisation de la société, de plus en plus de personnes aujourd'hui, ne s’inscrivant pas nécessairement dans une tradition religieuse établie, se sentent attirées par l’expérience pèlerine. Qu’ils soient en quête de sens, de recentrage ou de transformation personnelle, de nombreux individus se rendent en pèlerinage dans des lieux sacrés. Si le chemin de Compostelle est l’un des plus emprunté au monde, d’autres lieux comme le pèlerinage des 88 temples de Shikoku au Japon tend également à devenir célèbre.
Un voyage culturel et historique
Enfin, le pèlerinage peut également devenir prétexte à la découverte culturelle et historique. Les sanctuaires qui en sont l’objet représentent bien souvent des merveilles architecturales, dotées d’une histoire particulière. Les cathédrales gothiques du chemin de Saint-Jacques, les ruelles millénaires de Jérusalem, le temple d’Angkor, la ville sacrée de l’Inde, Bénarès, concentrent des siècles d’art et de civilisation. La marche vers ces sites devient alors une occasion de traverser le temps et de se connecter à la grande histoire de l’humanité (une grande partie de ces lieux sont d’ailleurs classés au Patrimoine mondial de l’UNESCO).
1. Jérusalem
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Les grands lieux de pèlerinage dans le monde
Les lieux de pèlerinage sont ainsi innombrables à travers le monde. Chaque religion, chaque culture, chaque région du globe possède les siens. Le choix présenté ici ne saurait donc être exhaustif ; il se concentre sur les trois traditions monothéistes.
Jérusalem : un carrefour de trois religions
Aucun lieu sur Terre ne ressemble à Jérusalem. Ville sainte par excellence, elle est pour les trois grandes religions monothéistes – le judaïsme, le christianisme et l’islam – le lieu le plus sacré qui existe. Fondée en 3 000 av. J.-C., Jérusalem concentre en une petite centaine de km2 une richesse historique et spirituelle unique au monde.
Pour les chrétiens, Jérusalem est le lieu de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ. C'est ici que Jésus fut condamné, qu’il porta sa croix jusqu’au Golgotha et que son tombeau vide fut découvert au matin de Pâques. L’église du Saint-Sépulcre, construite à partir du IXe siècle sur l’ordre de l’empereur Constantin et abritant le tombeau du Christ, attire des millions de pèlerins chaque année. Ces derniers peuvent également emprunter la Via Dolorosa et ainsi revivre par l’imagination le chemin de croix de Jésus.
Pour les juifs, la ville sainte est celle du roi David, c'est-à-dire la cité où Salomon érigea le premier Temple, demeure de Dieu sur terre. Depuis la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., les pèlerins juifs viennent se recueillir au Mur des Lamentations, dernier vestige de l’enceinte du Temple. Les fidèles viennent y glisser des prières écrites entre les pierres.
Enfin, pour les musulmans, Jérusalem est la troisième ville sainte de l’islam, après La Mecque et Médine, en raison de la présence du « Rocher de la Fondation » à partir duquel le prophète Mahomet aurait accompli son voyage nocturne vers le ciel : le miraj. Le rocher se trouve sous le dôme du Rocher, érigé au VIIe siècle.
L’histoire de Jérusalem, parce que trois fois sainte, n’est pas exempte de tensions. En effet, les croisades médiévales, les occupations successives et les conflits contemporains entre Israéliens et Palestiniens ont fait de la ville le miroir de toutes les complexités du monde. Les voyageurs qui s’y rendent se confrontent donc à une ville vivante, blessée et pourtant toujours debout, témoin d’une histoire longue et complexe.
La Terre sainte : sur les pas de Jésus
Pour les chrétiens, Jérusalem n’est qu’une étape de la découverte du berceau de leur foi. C'est en Terre sainte qu’est né le pèlerinage chrétien. Au IVe siècle, après l’édit de Constantin qui légalisa le christianisme dans l’empire romain, des fidèles se mirent en route vers les lieux où le Christ avait vécu, souffert et ressuscité afin de mieux comprendre, selon la recommandation de saint Jérôme (347-420), les Écritures. Progressivement, des routes se tracèrent, des monastères s’édifièrent pour accueillir les voyageurs et des sanctuaires furent construits pour marquer les grandes étapes de la vie du Christ et les épisodes fondateurs de la foi chrétienne.
La mère de Constantin, l’impératrice Hélène, fit ainsi construire à Bethléem entre 327 et 333 la basilique de la Nativité, marquant le lieu supposé de la naissance de Jésus et devenant de facto l’une des plus vieilles églises du monde. À Nazareth, où Jésus a grandi, la basilique de l’Annonciation témoigne de l’endroit où l'ange Gabriel serait apparu à Marie. Sur les rives du Jourdain, des milliers de pèlerins viennent encore chaque année se faire baptiser ou renouveler leur baptême dans les eaux mêmes où Jean-Baptiste baptisa le Christ. Plus au nord, les bords du lac de Tibériade évoquent les miracles des pains et des poissons, la pêche miraculeuse, les premières prédications. Pour le pèlerin, chaque lieu de Terre sainte représente une mémoire vivante car c'est ici que le mystère chrétien a pris chair…
Rome : la ville éternelle
Capitale de la chrétienté catholique, Rome est une destination de pèlerinage incontournable depuis les premiers siècles du christianisme. Dès le IVe siècle, l'empereur Constantin fit élever une basilique au-dessus du tombeau de l'apôtre Pierre, faisant de la basilique Saint-Pierre du Vatican l'un des lieux de culte les plus visités au monde.
Encore aujourd'hui, les pèlerins viennent à Rome pour se rapprocher des origines de leur foi. Marcher sur les pas des premiers chrétiens, descendre dans les catacombes où ils se réunissaient en secret, se recueillir au tombeau de saint Pierre sous la coupole de Michel-Ange, frotter les pieds de sa statue en bronze, parcourir le circuit des quatre grandes basiliques (Saint-Pierre, Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Marie-Majeure et Saint-Paul-hors-les-Murs) ou encore recevoir la bénédiction du pape sur la place Saint-Pierre… La cité éternelle offre une densité spirituelle sans pareil. Les années jubilaires, instituées depuis 1300, attirent des millions de pèlerins venus chercher l'indulgence plénière. Lors de la plus récente, 2025, Rome a accueilli plus de 33 millions de personnes.
Le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle : la grande marche de l’Occident
Le Moyen Âge représente l’âge d’or du pèlerinage chrétien. Entre le XIe et le XIIIe siècle, la quête des reliques, pour beaucoup ramenées de Terre sainte par les croisés et auxquelles on attribue des vertus miraculeuses, favorise l’essor de nombreux centres de pèlerinage. C'est dans ce contexte de ferveur collective que le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle s'imposa comme l'un des grands axes spirituels de l'Occident médiéval.
Ses origines remontent au IXe siècle, lorsque la découverte du tombeau de l'apôtre saint Jacques vers 830, par l'évêque Téodemire et le roi Alphonse II des Asturies, fit de la ville de Compostelle, en Galice, un lieu de pèlerinage majeur. Au XIIe siècle, l'afflux de pèlerins venus de toute l'Europe était tel que Compostelle était considérée comme l'égale de Jérusalem et de Rome parmi les trois grands pèlerinages de la chrétienté.
C'est à cette époque que fut composé le fameux Codex Calixtinus, contenant le Guide du pèlerin de Saint-Jacques, considéré comme le premier guide de voyage du monde occidental. Celui-ci décrivait quatre grandes voies convergeant vers les Pyrénées depuis Tours, Vézelay, le Puy et Arles. Les routes se couvrirent d'auberges, d'hôpitaux et de chapelles. La coquille du pecten maximus, ramassée sur les plages de Galice, devint le symbole universel du pèlerinage. Aujourd'hui, le chemin de Compostelle est l'un des itinéraires de pèlerinage les plus fréquentés au monde. Plus de 300 000 certificats de pèlerinage (dont le nom est la compostela) ont été délivrés en 2017 à des pèlerins de plus de 150 nationalités. On y vient à pied, à vélo, seul ou en groupe, croyant ou non. Le chemin français (Camino Francés), qui part de Saint-Jean-Pied-de-Port, est le plus connu. Compostelle est inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1993.
Le Mont-Saint-Michel : une merveille de l’architecture médiévale
Surgissant des flots entre Normandie et Bretagne, le Mont-Saint-Michel est un bijou architectural et spirituel fort de 1300 ans d'histoire, classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1979. Chaque année, plus de 2,5 millions de visiteurs se déplacent vers ce rocher granitique qui semble flotter majestueusement entre ciel et mer.
Tout commence en 708, lorsque l'archange Michel apparaît en songe à l'évêque d'Avranches, Aubert, lui demandant d'élever un sanctuaire en son nom sur le Mont-Tombe. En 966, des moines bénédictins s'y installent et le site devient rapidement un haut lieu de pèlerinage médiéval. Les pèlerins viennent alors se placer sous la protection de saint Michel, figure céleste du combat contre le mal et de l’intercession divine. L'abbaye se construit siècle après siècle et la Merveille, chef-d'œuvre de l'art gothique normand, fait du Mont un centre culturel et spirituel rayonnant dans toute la chrétienté. Forteresse pendant la guerre de Cent Ans, prison d'État sous la Révolution, puis rouvert au public au XIXe siècle, le Mont a traversé tous les âges de l'histoire de France. Aujourd'hui, lorsque le coefficient de marée dépasse 110, la baie se couvre d'eau et le rocher redevient une île. Il est même possible, comme les pèlerins d'autrefois, de le rejoindre à pied à travers la baie.
La Mecque : le cœur de l’islam
Accessible uniquement aux musulmans, La Mecque est aussi l’un des grands lieux de pèlerinage mondiaux. Cité millénaire nichée dans une vallée montagneuse du Hedjaz, La Mecque était déjà, bien avant l'islam, un lieu de rassemblement pour les tribus arabes de la péninsule. C'est là que naquit le prophète Mahomet, vers 610 ap. J.-C., et que lui fut révélé le Coran. Après les premières révélations de l'ange Gabriel lui intimant de prêcher le message du Dieu unique, il quitta La Mecque pour Médine, deuxième lieu saint de l’islam (dite « la ville du Prophète »). Dès 630, après la conquête de La Mecque, le Prophète dirigea ses fidèles vers la Kaaba et accomplit ce que les révélations coraniques appelaient le pèlerinage des Anciens, instituant le hajj.
Le hajj est l'un des cinq piliers de l'islam. L'obligation canonique d'accomplir au moins une fois dans sa vie ce pèlerinage a contribué à l'unification du monde musulman. Ainsi, les 50 000 pèlerins du début du XXe siècle sont devenus plus de deux millions aujourd'hui. Le pèlerinage se déroule selon un rituel précis, hérité de la tradition abrahamique, et impliquant la circumambulation autour de la Kaaba (tawaf), la course entre les collines de Safa et Marwa, le rassemblement sur la plaine d'Arafat et les sacrifices à Mina. La Grande Mosquée abrite la Kaaba, le lieu saint le plus visité de l’islam. La Kaaba est un cube de pierre recouvert d'un voile noir brodé d'or, vers lequel tout musulman du monde dirige sa prière cinq fois par jour. À son angle oriental est enchâssée la Pierre noire, hajar al-aswad, que les pèlerins cherchent à toucher ou à embrasser lors de leur circumambulation.
Lourdes : le sanctuaire de la Vierge Marie
Le sanctuaire de Lourdes est, depuis la reconnaissance officielle des apparitions mariales par l'Église en 1862, le premier lieu de pèlerinage catholique de France. Il accueille chaque année plus de six millions de visiteurs, venus de 140 pays différents. En 1858, Bernadette Soubirous, une jeune fille de 14 ans originaire des Hautes-Pyrénées, rapporte avoir été témoin de dix-huit apparitions de la Vierge Marie dans la grotte de Massabielle, au bord du Gave. Lors de sa treizième apparition, Marie, qui se présente ensuite sous le nom d'« Immaculée Conception », demande à la jeune Bernadette de « dire aux prêtres que l'on bâtisse ici une chapelle et que l'on y vienne en procession ». C'est pour honorer cette demande que le sanctuaire fut érigé.
Celui-ci s'étend aujourd'hui sur 52 hectares et abrite 22 lieux de culte, dont trois basiliques construites successivement pour faire face à l'afflux toujours croissant des pèlerins. Les visiteurs viennent à Lourdes pour se recueillir, demander l’intercession pour soi ou un proche auprès de la Vierge, ou encore guérir. En effet, Lourdes est aussi le sanctuaire des malades : plus de 90 000 hospitaliers bénévoles les accueillent et les accompagnent chaque année, et 70 guérisons ont à ce jour été reconnues officiellement miraculeuses par le Bureau des Constatations Médicales.
Le sanctuaire propose pour cela un parcours articulé autour de quelques gestes localisés. Le pèlerin se rend d’abord dans la grotte de Massabielle pour prier ; il boit ensuite l’eau de la source révélée lors de la neuvième apparition de la Vierge ; il peut également s’immerger dans les piscines du sanctuaire… En soirée, la procession aux flambeaux rassemble des milliers de fidèles sur l’esplanade dans un rare moment de communion.
