Splendide humanité
En ce jour de la fête de la musique, Jésus, dans l’Évangile, nous parle de moineaux. Ce n’est pas très approprié car le moineau, oiselet charmant à tous égards, n’est pas un bon chanteur. En fait son chant n’a aucun intérêt. Je dis ceci pour nous, Parisiens, qui avons un peu perdu contact avec la nature, car nos spectateurs, eux, le savent déjà : si vous entendez un moineau qui chante bien, c’est un merle. Ou un rossignol, ou un loriot ; enfin, tout sauf un moineau.
Cependant Dieu, dit Jésus, se préoccupe du moindre moineau. Ailleurs il dira que Dieu a soin des fleurs des champs et des oiseaux du ciel. Il les a créés ; il en est fier ; il les connaît tous, jusqu’au plus humble.
À plus forte raison des hommes et des femmes. Il nous a créés ; il nous a façonnés ; il est fier de son œuvre ; il nous connaît mieux que nous nous connaissons nous-mêmes — il connaît le nombre de nos cheveux, alors que nous ne le connaissons pas ; il connaît nos rêves et nos peurs, notre joie et notre colère ; il connaît notre cœur mieux que nous-mêmes.
Or la dignité du plus petit d’entre nous est, aux yeux de Dieu, infiniment plus grande qu’une multitude de moineaux. Infiniment plus grand, à dire vrai, qu’aucune chose en ce monde. La valeur de chaque homme et de chaque femme dépasse tout.
Cette affirmation était étonnante du temps de Jésus, où la vie humaine avait peu de valeur, en tout cas dans le contexte violent et instable des franges de l’empire romain. Elle reste étonnante aujourd’hui, non seulement dans les parties de notre monde qui souffrent, mais même ici, dans nos sociétés de paix et d’abondance où l’on propose comme un progrès de disposer de la vie humaine ; où la valeur de l’homme est mesurée et quantifiée ; où le génie humain est comparé à la capacité des machines. Comme si la valeur de l’homme pouvait se mesurer et se comparer.
Elle ne le peut pas. C’est ce que rappelle le pape dans sa dernière lettre, Magnifica Humanitas ; c’est ce que rappellent les chrétiens depuis les origines. Si modestes soyons-nous, si faibles et inconstants que nous puissions être, et fragiles, et vieux, et malades, il y a plus dans le cœur de chacun d’entre nous que dans le monde entier.
Dans notre cœur, il y a l’image de Dieu et la présence de Dieu. Dans notre cœur, il y a cette profondeur insondable, cette ressource infinie, plus difficile à connaître que le nombre de nos cheveux et celui des grains de sable de la mer, cette immensité que nous-mêmes ne mesurons pas ni ne voyons. Car la seule mesure de notre cœur, c’est l’amour de Dieu.
La valeur des hommes et des femmes ne tient pas à leur force, qui est limitée, ni à leur clairvoyance, ni à leur capacité de raisonnement. La valeur des hommes et des femmes est dans leur amour et leur angoisse, leur espoir et leur tendresse. Tout ce en quoi ils sont à l’image de Dieu.
Il est bien vrai que souvent, nous ne nous aimons pas nous-mêmes. Nous ne voyons que nos défauts et la laideur de nos actes. Mais Dieu, lui, nous aime. Il connaît le moindre frémissement de notre peau et ce que fait le vent dans nos cheveux ; il connaît notre souffle et ce qu’il y a au-delà du miroir de nos yeux. Il connaît notre cœur. Mieux que nous-mêmes. Et il l’aime.
Peu importe que les moineaux ne soient pas des virtuoses du règne animal. Dieu, qui les a créés, les aime pour ce qu’ils sont.
Et pour nous il faut redire cette bonne nouvelle : laissez le monde apprécier et déprécier ; laissez le monde mesurer, juger et condamner comme inutile ; il se croit puissant ; il a tort. Peut-être ce monde ne comprendra-t-il jamais que dans chacun d’entre nous vit et palpite une étincelle divine. Peut-être faudra-t-il que nous nous le redisions encore et encore : Dieu nous aime, et cela seul est important.
La vérité, c’est que la tendresse de notre Père embrasse chacun d’entre nous sans condition et sans limite. La vérité, c’est que pour Dieu, nous sommes précieux comme nous sommes et pour ce que nous sommes, ses enfants bien-aimés, les fils d’Adam et d’Ève qu’il a fabriqués de ses mains, les frères de son Fils, le temple dans lequel il veut faire sa demeure ; nous, cette magnifique humanité, son image et sa joie.
