Par Julia Itel – Publié le 16/03/2026
Le Notre Père est, avec le Credo et l’Ave Maria, l’une des trois prières fondatrices du christianisme. Récitée chaque jour par plusieurs centaines de millions de chrétiens de toutes confessions, elle est LA prière chrétienne par excellence. Mais d’où vient-elle ? Quel est son sens précis ?
Quelle est la prière du Notre Père ?
Le Notre Père est la prière enseignée par Jésus à ses disciples pour s’adresser à Dieu. Elle apparaît dans les Évangiles chez Matthieu (Mt 6, 9-13) et chez Luc (Lc 11, 2-4). La version matthéenne, considérée comme la version « longue » du Notre-Père puisque composée de sept demandes (celle lucanienne en comporte cinq), a très tôt supplanté celle de Luc dans l’usage ecclésial. Révisée en 2017, elle commence par ces mots :
Notre Père, qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation,
mais délivre-nous du Mal.
Amen.
Récitée par l’ensemble des chrétiens, elle représente la prière par excellence puisqu’elle procède de l’enseignement même du Christ. Considérée comme une prière œcuménique, universelle, elle est ainsi celle des enfants de Dieu qui, chaque jour et d’une seule voix, s’unissent à Jésus pour s’adresser au Père et faire l’expérience d’un Dieu aimant.
D’où vient la prière du Notre-Père ?
Les origines juives
La prière du Notre-Père présente de fortes affinités avec certaines prières juives, ce qui semble logique puisque Jésus lui-même était juif. Ayant vécu, enseigné et prié au sein d’un univers religieux structuré par la Torah et l’autorité du Temple, il est donc logique que la prière qu’il transmet à ses disciples (selon un mode de transmission caractéristique du judaïsme ancien, notamment juif pharisien) reprenne des thèmes ou des formulations déjà présents dans la liturgie juive.
Plusieurs éléments du Notre-Père trouvent ainsi des parallèles dans les grandes prières juives de l’époque, telles que la Amida et le Qaddish. La Amida, ou prière des dix-huit bénédictions, constitue l’une des prières centrales de l’office synagogal. Récitée trois fois par jour, cette prière fait apparaître à deux reprises Dieu comme « Père ». De plus, sa structure – fondée sur trois premières bénédictions de louange, des demandes concernant des besoins humains puis trois dernières actions de grâce – semble avoir inspiré Jésus dans sa prière à Dieu le Père.
Le Qaddish offre également des parallèles intéressants. Cette prière en araméen, centrée sur la sanctification du nom divin, contient des formulations qui rappellent les premières demandes du Notre Père comme « Que soit magnifié et sanctifié son grand Nom » et « Qu’il fasse régner Son Règne ». On retrouve ici deux thèmes majeurs du Notre Père : la sanctification du nom de Dieu et la venue de son Royaume. Ces motifs s’inscrivent dans un horizon eschatologique déjà présent dans la littérature hébraïque puis repris dans le Nouveau Testament.
Les sources évangéliques : Matthieu et Luc
La prière du Notre Père provient, comme nous l’avons mentionné plus haut, de deux sources évangéliques distinctes, en Matthieu (6, 9-13) et en Luc (11, 2-4).
Dans Matthieu, le Notre Père est inséré dans le Sermon sur la montagne, représentant l’un des textes les plus importants du Nouveau Testament en raison du long enseignement prodigué par Jésus à ses disciples sur les principes fondamentaux de la vie chrétienne, notamment la prière. Après avoir mis en garde ses disciples contre les prières « hypocrites » des païens qui prient fort pour « bien se montrer aux hommes » (Mt 6, 5) et « s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés », Jésus introduit la prière du Notre Père en précisant que celle-ci peut se faire seul dans l’intimité d’une chambre afin d’être tout entier et sobrement centré sur Dieu.
Dans Luc, le cadre diffère. Jésus est d’abord présenté en train de prier. C'est alors qu’un disciple, intrigué, lui demande : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). C'est donc pour répondre à la demande de ses disciples que Jésus transmet la prière du Notre Père : « Quand vous priez, dites » (Lc 11, 2). De plus, le Notre Père lucanien est plus court puisqu’il contient cinq demandes au lieu de sept chez Matthieu. Plus directe, cette version insiste davantage sur la simplicité de la prière et la confiance filiale (« Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. »).
Bien que la version de Luc soit probablement celle la plus proche des propos originels de Jésus, c'est la version matthéenne qui a été préférée pour prier Dieu le Père…
La Didachè et les premiers commentaires
L’usage de la prière du Notre Père est attesté dès les premiers moments du christianisme. En effet, la Didachè - ou Doctrine des douze apôtres -, l’un des plus anciens écrits chrétiens non canoniques, daté de la fin du Ier siècle, recommande aux chrétiens de réciter cette prière trois fois par jour.
En se subsistuant à certaines pratiques de prière juives, comme la Amida, le Notre Père devient un marqueur identitaire de la foi chrétienne naissante et une manière proprement chrétienne de s’adresser à Dieu. Comme l’indique Anselm Grün (Prier le Notre Père, 2011, p. 7) : « Cette prière devient ainsi le signe distinctif des chrétiens […] Dans cette prière, ils saisissent la quintessence du message de Jésus et peuvent faire quotidiennement l’expérience du salut et de la rédemption, accomplis dans sa mort et sa résurrection. »
À partir du IIIe siècle, les commentaires chrétiens sur le Notre Père se multiplient, traduisant l’importance doctrinale et catéchétique accordée à cette prière. Tertullien (150/60-220) y voit un résumé de tout l’Évangile. Origène d’Alexandrie (185-253) lui consacre un commentaire approfondi, tandis que Cyprien de Carthage (200-258) insiste sur sa dimension ecclésiale et communautaire. Plus tard, Grégoire de Nysse (335-395) la présente comme une véritable « introduction à la vie bienheureuse ». Chez Cyrille de Jérusalem (313-386) et Ambroise de Milan (339-397), le Notre Père est transmis dans le cadre de l’instruction des catéchumènes. Il apparaît alors comme une introduction à la vie en Christ.
Traductions et transmission contemporaine
Probablement prononcée à l’origine en araméen, langue parlée de Jésus et de ses disciples en Galilée, la prière du Notre Père a d’abord été transmise dans les Évangiles en grec, puis traduite en latin dans la Vulgate avec pour titre son incipit, Pater Noster.
Jusqu’au concile Vatican II (1962-1965), le Notre Père, comme l’ensemble de la liturgie catholique, est prononcé en latin. En 1966, le Missel romain est traduit en langue française et la version francophone du Pater Noster utilise alors le tutoiement pour s’adresser à Dieu.
Une reformulation du Notre Père en 2017
Enfin, une nouvelle traduction liturgique entre en vigueur le 3 décembre 2017 avec une modification de la sixième demande. Celle-ci est désormais formulée ainsi : « Ne nous laisse pas entrer en tentation », en remplacement de « Ne nous soumets pas à la tentation ». Cette ancienne formule semblait faire de Dieu le sujet actif de la tentation, contredisant les propos de l’apôtre Jacques, « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : “Ma tentation vient de Dieu“. Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13). Cette reformulation vise à mieux rendre le sens théologique du texte, en rappelant que Dieu ne tente pas l’être humain au mal.
Le Notre Père
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Quel est le sens de la prière du Notre Père ?
La tradition voit généralement dans le Notre Père un condensé de la foi chrétienne. Brève, simple, elle rassemble l’essentiel de la relation de l’être humain à Dieu.
La structure du Notre Père matthéen comporte une adresse suivie de sept demandes. Chez les Juifs, le chiffre 7 symbolise la perfection de l’âme individuelle. Les différentes demandes qui composent la prière du Notre Père peuvent alors être lues comme un chemin spirituel, comme 7 principes donnés par Jésus pour nourrir l’âme et amener le croyant à progressivement se décentrer de lui-même pour entrer dans la logique du Royaume de Dieu. Ces demandes sont articulées en deux groupes : les trois premières sont tournées vers Dieu et les quatre dernières sont tournées vers l’homme.
« Notre Père, qui es aux cieux »
La prière commence par une adresse : Jésus s’adresse à Dieu par le nom familier de « Père » (de l’araméen abba, qui a donné en latin pater). Dans les Évangiles, Jésus entretient avec Dieu une relation singulière, qu’il exprime par l’usage de l’invocation filiale. Si l’utilisation était courante dans l’Antiquité, autant chez les Juifs que chez les Grecs, Jésus franchit une étape supplémentaire en insistant sur la relation personnelle et affective qu’il noue avec Dieu. En appelant Dieu « Père », Jésus montre à ses disciples que la relation entre Dieu et l’homme est celle d’un père aimant envers ses enfants ; il les fait ainsi entrer dans sa propre relation au Dieu qu’il appelle lui-même ainsi.
Par l’ajout de l’adjectif possessif « notre », le Notre Père insiste sur l’aspect fondamentalement communautaire de la prière chrétienne. En effet, elle unit celui qui prie à l’ensemble des croyants, c'est-à-dire la communauté à laquelle il appartient, mais aussi à l’humanité tout entière qui est appelée à se reconnaître comme les enfants de Dieu. Dire « notre Père », c’est reconnaître que la relation à Dieu ne peut être dissociée d’une relation fraternelle avec les autres. La prière ouvre donc simultanément à la verticalité du lien à Dieu et à l’horizontalité de la communion humaine.
Car Dieu est « aux cieux », c'est-à-dire qu’il demeure à la fois proche et transcendant. Cette expression ne doit toutefois pas être comprise uniquement dans un sens spatial, comme si Dieu habitait un lieu physique situé au-dessus du monde. Dans le langage biblique, les « cieux » désignent avant tout la sphère divine, celle de l’altérité radicale de Dieu caractérisée par sa sainteté. Dieu est ainsi irréductible aux réalités terrestres. Mais s’il dépasse infiniment l’homme, il ne s’en rend pas moins accessible…
« Que ton nom soit sanctifié »
Vient ensuite la première demande portant sur Dieu lui-même. Avant d’exprimer ses besoins, le croyant est invité à tourner son regard vers Dieu, à reconnaître sa sainteté et à désirer qu’elle soit manifestée dans le monde. La prière commence ainsi par un décentrement, en mettant en son cœur la gloire de Dieu.
Dans la Bible, le « nom » exprime l’identité profonde d’une personne, sa nature. Parler du nom de Dieu, c'est donc parler de Dieu lui-même, tel qu’il se révèle mais aussi tel qu’il se fait connaître dans le monde. En demandant que son nom soit sanctifié, le priant exprime le souhait de voir la sainteté divine reconnue et honorée. Dieu est Dieu, il ne peut être réduit aux catégories de pensée humaines. Il ne se confond avec rien de ce qui existe dans le monde. Cette première demande cherche donc à faire entrer le croyant dans la vérité de Dieu et à désirer que cette vérité éclaire le monde et transforme la vie humaine.
« Que ton Règne vienne »
Avec cette deuxième demande, le Notre Père prolonge un thème central de la prédication de Jésus : l’annonce du Royaume de Dieu (voir Mc 1, 15). Le terme de « règne » désigne ici l’exercice de la souveraineté de Dieu. Demander que son règne arrive, c'est souhaiter qu’advienne un monde libéré du mal (le salut) et laisser Dieu accomplir son dessein pour l’humanité.
Cette invocation possède une dimension à la fois future (eschatologique) et présente. Elle exprime d’abord l’espérance d’une plénitude encore à venir, soit l’accomplissement ultime de la volonté divine où le monde sera transformé et guéri. Mais elle désigne également une réalité déjà à l’œuvre, discrètement, dans la personne de Jésus et l’action qu’il entreprend pour montrer que l’amour de Dieu est bien présent. Cette demande invite donc les priants à se rendre entièrement disponible à l’avènement de cette réalité, à collaborer avec Dieu lui-même pour la transformation du monde et de soi-même.
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »
Cette troisième demande prolonge les deux précédentes en exprimant le désir que le dessein de Dieu – c'est-à-dire son plan de salut et de justice pour l’humanité - s’accomplisse pleinement. Ici, le croyant exprime ouvertement qu’il est prêt à accepter le chemin que Dieu a choisi pour lui, même s’il ne correspond pas exactement à ce qu’il avait imaginé. Il consent donc à ce que sa propre existence soit orientée vers une sagesse qui le dépasse et qui le guide, avec justesse, vers l’accomplissement de sa destinée.
« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour »
À partir de cette quatrième demande, la prière du Notre Père s’ouvre aux besoins concrets de l’existence humaine. Ici, il s’agit d’une demande simple. Le pain renvoie à notre condition humaine la plus élémentaire puisqu’il désigne ce qui est nécessaire à la vie. En demandant à Dieu le pain « de ce jour », le croyant reconnaît sa dépendance fondamentale à son égard jusque dans les réalités les plus ordinaires. Nous devons donc avoir pleinement confiance en la bonté providentielle de Dieu qui veille sur ses enfants et sur l’ensemble de la création.
Dans la tradition chrétienne, toutefois, la demande du pain peut prendre un sens plus large et ainsi désigner la nourriture céleste qui emplit l’âme, qu’il s’agisse de la parole de Dieu qui soutient le croyant (l’Évangile) ou, dans une dimension sacramentelle, le pain eucharistique.
Enfin, l’emploi du pluriel, « donne-nous », montre que ce pain quotidien est nécessaire à tous les humains, en particulier les plus défavorisés. Cet aspect souligne la perspective fondamentalement communautaire et fraternelle du message chrétien.
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »
Avec cette cinquième demande, le Notre Père introduit la question du pardon. Dans la perspective chrétienne, le pardon ne relève pas d’un simple sentiment, mais d’un chemin souvent difficile qui doit libérer de la logique de la dette et du ressentiment. D’abord, demander pardon, c'est admettre que nous commettons dans nos relations - à Dieu, aux autres et à soi-même - des fautes et des blessures. Ceux-ci appellent une réconciliation amenant le croyant à demander pardon à Dieu.
En recevant la miséricorde de Dieu Père, aimant et bienveillant, le croyant doit, à son tour, pouvoir entrer dans une dynamique de réconciliation à l’égard d’autrui. Ainsi, avec la prière du Notre Père, Jésus enseigne à ses disciples que le pardon reçu de Dieu ne peut être dissocié du pardon accordé aux autres. La miséricorde transforme la manière dont on se rapporte aux autres. Cette cinquième demande montre donc que la relation à Dieu et la relation au prochain sont étroitement liées.
« Ne nous laisse pas entrer en tentation »
Dans cette sixième demande, le Notre Père exprime la fragilité humaine et la nécessité pour l’être humain de prier Dieu pour l’assister dans les épreuves. Le croyant reconnaît ici qu’il ne peut traverser seul les combats de l’existence, lorsque surviennent la tentation, le doute, la peur ou le découragement, et qu’il a besoin d’être soutenu, voire secouru parfois, pour demeurer fidèle.
« Mais délivre-nous du mal »
Enfin, la dernière demande achève le Notre Père sur une note d’espérance. Au terme de toutes ses demandes - le pain, le pardon et l’épreuve -, l’être humain s’en remet à Dieu pour être sauvé de ce qui l’entrave et ainsi lui apporter une libération véritable.
Dieu est présenté ici comme le Sauveur, celui qui peut arracher le croyant aux forces du mal, conçu comme l’ensemble des réalités négatives qui affectent l’existence (le péché, la souffrance, l’injustice, la violence, ce qui éloigne de Dieu, etc.). Ce dernier reconnaît ainsi que le salut ne peut venir pleinement de lui-même mais qu’il doit être reçu de Dieu. En se clôturant de la sorte, la prière du Notre Père peut donc être considérée comme un refuge, une prière de confiance envers Dieu.
Comment prier le Notre-Père ?
La prière du Notre Père, d’après l’enseignement de Jésus, est une prière du cœur, simple et adaptée à tous. Les premiers versets du chapitre 6 de Matthieu rappellent que c'est l’intention qui détermine la puissance de la prière et non la manière ostentatoire ou la profusion de paroles avec lesquelles elle est prononcée devant les autres, comme le font les païens évoqués par Jésus.
Le priant est donc invité à entrer dans une attitude intérieure de recueillement, de confiance. Il peut réciter le Notre Père seul, la prière devient alors intime et quotidienne, ou en communauté, manifestant la communion entre les croyants. Debout, assis ou à genoux, les mains jointes ou ouvertes, c'est moins le geste qui importe que le fait d’être présent à Dieu. Chaque phrase peut ainsi être méditée lentement afin de laisser la prière façonner peu à peu la relation du croyant avec Dieu Père.
8. Au nom du père
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