Par Julia Itel – Publié le 25/05/2026
En 2015-2016, le pape François consacrait à la miséricorde un Jubilé extraordinaire, rappelant son importance dans la foi catholique. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Réponse ici.
Quel est le sens de « miséricorde » ?
Que signifie « miséricorde » ?
Le mot miséricorde vient du latin miseria (« misère ») et cor, cordis (« cœur »), signifiant « avoir le cœur sensible au malheur d’autrui ».
Dans la tradition catholique, cette disposition intérieure se traduit par des actes concrets, regroupés sous le nom d’œuvres de miséricorde. On en distingue deux catégories : les œuvres corporelles, dont les six premières sont énoncées dans le Discours sur le mont des Oliviers (Mt 25) (vêtir ceux qui sont nus, accueillir les pèlerins et les sans-abri, visiter les malades et les prisonniers, ensevelir les morts, donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif) et les œuvres spirituelles (conseiller, reprendre, enseigner, consoler, pardonner, supporter, prier).
La miséricorde se distingue de la charité (du latin caritas, « amour »), qui désigne l’amour de Dieu et l’amour du prochain reconnu comme créature de Dieu. La miséricorde en est la forme spécifique face à la souffrance, soit la charité exercée au contact de la misère.
La miséricorde comme l’un des attributs de Dieu
Chez les chrétiens, la miséricorde est également considérée comme l'un des attributs de Dieu. Elle ne désigne donc pas seulement une vertu humaine à pratiquer, mais une caractéristique constitutive de Dieu lui-même. Dans les Évangiles, Jésus présente le Père comme un Père de miséricorde, dont le cœur ouvert à la misère de l'humain offre un modèle à ses disciples.
La miséricorde divine se manifeste concrètement, selon la foi catholique, dans le fait que Dieu ne punit pas les croyants selon leurs péchés. En effet, c'est la mort sacrificielle du Christ qui rend possible ce don gratuit.
Quelle est l’origine biblique de la miséricorde ?
Dans l’Ancien Testament : le hesed comme amour inconditionnel
Dans l’Ancien Testament, la miséricorde divine est associée au terme hébreu hesed qui représente une forme d’amour inconditionnel, une bonté et une fidélité totales. Ce mot revient régulièrement pour décrire la relation de Dieu avec son peuple.
Sa formulation la plus explicite apparaît en Exode 34, lorsque Dieu se révèle à Moïse après l'épisode du veau d'or : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ». L'exégète Jean-Pierre Sonnet note que cette formule renverse l'ordre de la révélation précédente, donnée au moment du Décalogue (Ex 20), où la justice apparaissait en premier. Or, en Ex 34, la miséricorde est désormais placée en tête. Les théologiens lisent cette inversion comme l'expression de la liberté de Dieu dans l'exercice de ses attributs.
Cette formule sera reprise tout au long du Pentateuque. En Nombres 14, par exemple, lors d'une nouvelle révolte du peuple, Moïse s'en sert pour intercéder auprès de Dieu. Dans le livre de Jonas, le prophète l'évoque pour expliquer sa fuite : il savait que Dieu pardonnerait à Ninive, « parce qu'il est un Dieu de grâce et de miséricorde, qui se repent du mal ».
Dans le Nouveau Testament : Dieu, un Père de miséricorde
Dans le Nouveau Testament, la miséricorde est présentée comme l'un des attributs centraux du Père et de Jésus. L'évangile de Jean rapporte que Jésus dit à Philippe : « Qui m'a vu a vu le Père ». L'évangile de Luc développe cette idée en montrant le Père comme un Père de miséricorde, c'est-à-dire comme un modèle de patience et de compassion pour ses disciples.
Les évangiles synoptiques utilisent le verbe grec splanchnizomai, « être pris aux entrailles », pour décrire la réaction de Jésus face à la souffrance, traduisant par-là les rahamim hébreux, les entrailles maternelles de Dieu. Il apparaît notamment lors de la rencontre avec la veuve de Naïm (Lc 7,13) ou face aux foules sans berger, montrant ainsi que la compassion divine agit à travers Jésus.
L'évangile de Luc rassemble le plus grand nombre de récits liés à la miséricorde : la parabole du fils prodigue, la brebis perdue, la drachme retrouvée, le bon Samaritain, la pécheresse pardonnée chez Simon, le bon larron. Dans la parabole du fils prodigue, le théologien Alain Mattheeuws souligne que la miséricorde du père ne consiste pas à effacer une dette, mais à restaurer la dignité du fils, recouvrant ainsi le lien filial distendu.
Enfin, les Béatitudes (Mt 5, 3-11) formulent une règle de réciprocité notable : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde », indiquant que recevoir et exercer la miséricorde sont comme deux aspects d'un même mouvement.
Quelle est la différence entre miséricorde et pitié ?
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Jésus, la miséricorde en personne
Mais la tradition chrétienne va plus loin encore. Jésus n'est pas seulement celui qui pratique la miséricorde ou qui cherche à l’enseigner. Il est, selon la formule de l'évangile de Luc commentée par Mattheeuws, la miséricorde en personne. En lui, la miséricorde divine cesse d'être un attribut abstrait pour prendre un visage humain concret. C'est ce que stipule la doctrine de l’Incarnation : en se faisant homme, le Fils de Dieu rend visible et accessible ce que Dieu est en lui-même.
Cette dimension christologique se manifeste de manière particulièrement nette dans les actes d'autorité que Luc attribue à Jésus. Lorsque Jésus remet les péchés au paralytique (Lc 5, 17-25), ses interlocuteurs objectent : « Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » Dans la tradition juive, pardonner les péchés est un acte de miséricorde qui n’appartient qu’à Dieu seul. En l'accomplissant ici, Jésus montre qu’il détient lui aussi, en son propre nom, une autorité divine sur la miséricorde.
De même, sur la croix, ses dernières paroles, « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23, 34), peuvent être interprétées comme l'expression ultime de cette miséricorde faite chair. Jésus intercède pour ceux qui le mettent à mort, prolongeant jusqu'à son dernier souffle le geste miséricordieux qui définit son identité.
La réception de la miséricorde divine chez les théologiens
Miséricorde et hesed : une traduction latine incomplète
Au moment de traduire la Bible en latin (ce qu’on appelle la « Septante »), le mot hébreu hesed a été traduit par celui latin de misericordia. Or, cette traduction s’avère être partielle car le hesed, comme cela a été mentionné précédemment, recouvre une réalité plus large (i.e. bienveillance inconditionnelle). En le traduisant par misericordia, le terme s’est orienté vers la seule dimension de compassion face à la misère.
Chez Thomas d’Aquin
Le théologien Étienne Dumoulin, dans son ouvrage Fondements pour une théologie de la miséricorde (Cerf, 2024), montre que Thomas d'Aquin (1225/6-1274) avait lui-même perçu cette limite et cherché à y remédier. Pour ce dernier, la miséricorde n’est d’abord pas une union dans la misère, comme si Dieu partageait la condition de celui qu’il secourt. Il s’agit d’une unio affectiva : c'est l’amour qui motive l’acte miséricordieux, non la pitié. Comme le précise Dumoulin, « plus un acte humain de miséricorde sera exercé par amour, et plus il imitera l’acte divin de miséricorde ». De plus, Thomas d’Aquin considère que la miséricorde, qui inclut le pardon mais sans s’y limiter, dépasse la justice elle-même car elle en est l’accomplissement.
Chez saint Augustin
Augustin d'Hippone (354-430) relie la miséricorde divine à l'ensemble du mystère de l'Incarnation, dont l'eucharistie est, selon lui, le prolongement. Il part de l'étymologie du mot grec eleemosyna (« aumône »), qu'il associe à misericordia, pour montrer que l'Incarnation elle-même est un acte de miséricorde : Dieu s'abaisse vers l'homme pour le rejoindre dans sa condition.
Pour illustrer ce mouvement, Augustin utilise l'image du lait. De même qu'une mère transforme sa propre nourriture en lait pour la mettre à la portée de son nourrisson, le Verbe, nourriture des anges, s'est fait chair pour devenir accessible aux hommes. L'eucharistie prolonge cette logique en ce que le pain de l'autel est inséparable du mystère de la croix. Augustin définit par ailleurs la miséricorde divine comme le fait de ne pas recevoir le châtiment mérité. Par la mort du Christ, Dieu manifeste sa miséricorde envers les croyants en ne les punissant pas pour leurs péchés.
Quelles sont les figures catholiques associées à la miséricorde divine ?
Parmi les figures qui ont marqué la tradition catholique sur ce thème, sainte Faustine Kowalska (1905-1938) occupe une place particulière dans l'histoire récente. Religieuse polonaise entrée dans la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame de la Miséricorde, elle est connue comme l'Apôtre de la Divine Miséricorde. Au cours de l'entre-deux-guerres, elle rapporte dans son Petit Journal de nombreuses visions du Christ ressuscité, qui lui confie la mission de rappeler au monde son amour miséricordieux. De ces révélations sont issus plusieurs formes dévotionnelles, dont l'image de Jésus Miséricordieux portant l'inscription « Jésus, j'ai confiance en Toi », le Chapelet de la Divine Miséricorde, et l'Heure de la Miséricorde à 15h00, heure de la mort du Christ sur la croix.
Jean Paul II, compatriote polonais de Faustine, a joué un rôle décisif dans la reconnaissance institutionnelle de ce message. Il l'avait déjà développé théologiquement dans son encyclique Dives in misericordia (1980), où il définissait la miséricorde comme « le deuxième nom de l'amour ». Le 30 avril 2000, il canonise Faustine Kowalska et institue le même jour la Fête de la Divine Miséricorde, célébrée chaque année le premier dimanche après Pâques dans le calendrier liturgique universel.
La miséricorde dans la liturgie
Au début de chaque messe, l’assemblée prononce ou chante trois fois les formules grecques de Kyrie eleison (« Seigneur, prends pitié ») et de Christe eleison (« Christ, prends pitié »). Celles-ci n’ont pas été traduites dans les rites latins.
Le mot grec eleos, dont provient eleison, correspond au hesed hébreu. Il désigne la même réalité d’amour fidèle et inconditionnel. Cette prière d’ouverture exprime ainsi, dans la continuité de la tradition biblique, la reconnaissance que Dieu regarde ses fidèles avec cet amour particulier que l’Ancien Testament attribuait au hesed divin.
