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« Quitte ton père et ta mère »
« Attache-toi à ta femme »

Faut-il que le hasard de la liturgie soit cruel pour nous faire entendre ce matin en ce dimanche qui vous est consacré, amis qui avez un handicap, justement ces deux messages qui semblent être, pour vous, comme deux rêves impossibles.
 
 – " Quitte ton père et ta mère."
 Encore faut-il les avoir connus ! Joie que plusieurs d’entre vous n’ont pas eue.
 Et pour les autres, que de parents qui sont heureux de vous garder prés d’eux mais qui souffrent : "Que deviendra notre enfant quand nous ne serons plus là ?".

"Attache-toi à ta femme."
 Mais combien de fois n’ai-je pas entendu telle ou tel d’entre vous pleurer sur l’impossible compagnon, l’improbable compagne.

Alors, Seigneur, pourquoi nous avoir donné dés le début de la création, ces deux grands rayons de lumière, pour en priver justement celles et ceux qui sont déjà si éprouvés dans leur chair ou dans leur esprit ?

Faudrait-il que Tu ajoutes ceci à cela ?

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À cette injustice il serait mensonger de dire que la société n’a pas essayé de donner une réponse :

– Centres divers d’accueil, de ré-éducation, lieux de vie, Mas, que sais-je. La présence à cette messe de tant d’associations le prouve.

– Je pense aussi à tous les efforts faits pour qu’une vie affective et relationnelle authentique puisse être proposée à celles et ceux "qui semblent" je dis bien "qui semblent" avoir été privés de pouvoir dire : "Je t’aime" de tout mon coeur, de tout mon corps.

Les réponses que donnent les institutions à nos questions fondamentales sont indispensables et respectables. Mais aucune ne peut régler cette injustice de base : pourquoi certains semblent-ils exclus du bonheur proposé aux autres ?

Car cette injustice nous concerne tous. Mais les personnes ayant un handicap la ressentent davantage. L’écart est tellement plus grand !

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Alors, chers amis, au lieu d’essayer de gommer tant bien que mal votre souffrance et votre peine, j’ai cherché à comprendre ce que votre condition nous enseigne, à tous, malades ou bien portants, mais que vous nous dîtes sans pouvoir tricher :

Quels que soient les progrès – heureux progrès par ailleurs c’est évident – pour vous procurer le maximum d’autonomie, vous ne pouvez pas tout faire tout, tout seuls.
 – même si vous avez un fauteuil électrique,
 – même si la technique permet que vous ne soyez pas obligés d’être assistés en tout. Vous vivez au quotidien la nécessité d’être en relation aux autres.

Mais vous nous renvoyez cette nécessité avec une évidence que nous ne pouvons pas ne pas voir, une évidence crue – et cruelle.

Aucun de nous, valide ou non, ne peut se passer des autres. Nous avons tous besoin d’une relation pour exister ! Personne n’est homme ou femme sans être en relation, donc en désir vis-à-vis d’un autre, et en manque par rapport à soi.

C’est ce besoin de l’autre qui caractérise les hommes et les femmes que nous sommes, mais ce besoin, les personnes valides peuvent se le cacher (et finalement se replier sur elles-mêmes) ; les personnes ayant un handicap, tôt ou tard, ne peuvent que nous le hurler (et finalement s’ouvrir aux autres).

Et les personnes les plus dépendantes, donc les plus manquantes, sont celles qui nous permettent de nous ouvrir le plus au monde extérieur, pour peu que nous sachions les regarder.
 Et Dieu lui-même n’a pas pu prendre un autre chemin que celui-là : se faire dépendant, obéissant, et en Jésus Christ avoir eu besoin du sein d’une mère pour se nourrir, d’une maison amie pour se reposer et de bras ouverts pour être déposé de la Croix.

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L’image de l’enfant qui conclue cet évangile arrive comme une lumière pour tous.

Amis ayant un handicap, on pense souvent de vous que vous êtes comme des enfants parce que vous avez besoin de quelqu’un, justement pour les besoins les plus élémentaires du corps, comme les enfants.

Mais ce sont ces nécessités que nous avons justement le devoir de nous ingénier à ce que vous puissiez les accomplir par vous-mêmes.

Par contre, ce que je revendique avec vous, c’est la possibilité d’être comme un enfant quand je dis : " Seigneur, si Tu m’as donné la grâce de pouvoir Te désirer, si fort, si fort, c’est que, auparavant, tu m’as donné celle de me savoir en manque de Toi. Un peu comme si nous étions tous comme un peu handicapés par rapport à Dieu.
 Car, dans le tréfonds de nos coeurs, Seigneur, Tu es là, comme une blessure :
 – Je suis comme un aveugle, puisque je ne te vois pas.
 – Je n’ai plus de bras, puisque je ne peux te saisir.
 – Je n’ai pas mes jambes puisque je ne peux Te rattraper.

Mais je peux Te désirer, aussi fort que vous désirez être délivré de votre handicap. Désirer Dieu et pourtant accepter de ne pas le posséder, c’est l’image la plus vraie de Dieu. Et c’est vous, amis qui désirez tant être délivrés de votre handicap tout en l’acceptant, qui nous donnez cette vérité sur Dieu !

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Frères, si je termine par une note plus personnelle, c’est que, une fois par an, la liturgie autorise le prêtre à prier pour lui à la messe : c’est le jour anniversaire de son ordination.

Or il se trouve qu’il y a 51 ans tout juste, le dimanche 5 octobre 1952, j’étais ordonné prêtre au Grand séminaire, à Bordeaux.

Mais quand, 25 ans après, Mgr Maziers m’a envoyé en mission auprès des personnes ayant un handicap, et que je mettais du temps à accepter, Mgr Maziers m’a dit : "Un jour tu me remercieras !".

Et voilà que chez les aveugles, ma première joie fut de te rencontrer, André ! Tu avais 20 ans. Te voilà maintenant diacre, père de 4 beaux enfants. Tu m’as appris que nous avions tous une méchante cécité : celle du coeur.
 Puis envoyé auprès de malades psychiques, je découvrais que nous avions tous un bien dangereux délire : celui de croire que nous pouvions être tout puissants
 Enfin, dans les communautés Foi et Lumière, comment oublierai-je la prière de Jacqueline : "Ce qu’il y a de bien avec Toi, Seigneur, c’est que même si on n’est pas intelligent, Tu nous comprends". Et moi qui avais la prétention de pouvoir me suffire à moi-même !

Cher Père Maziers, je n’aurai pas assez du restant de ma vie pour vous dire : Merci ! Car auprès de celles et ceux qui sont manquants de tant de choses, j’ai appris que je l’étais moi aussi. Nous nous sommes mutuellement évangélisés.

Amen.

Références bibliques :

Référence des chants :