Homélie du P. Vincent Jordy

Frères et sœurs, chers amis,

Vous me permettrez, au début de mon propos, d’avoir une pensée pour Mgr Georges Pontier, Président de la Conférence des Evêques de France, qui devait assurer cette prédication, mais qui a dû y renoncer pour des raisons de santé. Nous sommes en communion avec lui.

Frères et sœurs, chers amis,

Le moment de célébration que nous sommes en train de vivre est un vrai temps, un vrai moment de grâce. Car ce qui nous rassemble, c’est bien la commémoration commune de la Réforme initiée en 1517 par Martin Luther dont nous savons quelle source de renouvellement elle a pu être, mais aussi combien elle ébranlera l’Europe avec la séparation et la division qu’elle provoquera entre nous. Il a donc fallu que nous apprenions ensemble, en particulier durant ces dernières décennies, à dépasser nos aprioris, les caricatures dans lesquelles nous nous étions mutuellement enfermés. Il a fallu, et il faut encore, que nous demandions au Dieu de miséricorde de nous pardonner, de nous réconcilier.

Pour cela, nous avons laissé la Parole du Christ résonner en nous ; nous avons peut-être un peu plus laissé l’Esprit Saint nous conduire ensemble vers la vérité tout entière. Surtout, nous avons entendu et pris au sérieux la prière de Jésus, cette prière toute particulière, étonnante, bouleversante dans laquelle il est entré à la fin de son dernier repas et avant de vivre sa Passion. En ce moment intense, Jésus a prié son Père pour chacun, pour chacune d’entre nous ; plus encore, il a prié pour nous tous, c’est-à-dire pour ses disciples ou ceux qui se réclament comme tels au cours de l’histoire.

Et Jésus a prié pour que nous soyons un. Il a voulu cette unité parce qu’elle est, bien entendu, le signe de l’accomplissement de l’expérience chrétienne, de la communauté qui vit de l’amour. Il le dira dans ses derniers entretiens avec les siens : « C’est au fait que vous vous aimerez les uns les autres que l’on verra que nous êtes mes disciples ». Mais si Jésus a voulu cette unité, c’est surtout parce qu’elle est la condition de la crédibilité et de la fécondité de la Bonne Nouvelle : « Que tous soient un afin que le monde croie » dira-t-il à son Père au cœur de sa prière. En effet, comment les hommes et les femmes de ce temps assoiffés de sens, de vérité, de salut, pourraient-ils croire si nous nous déchirons quant à la manière de témoigner de Lui ?

C’est bien pourquoi le 31 octobre dernier à Lünd, le Pape François évoquait le fait que « nous avons commencé à marcher ensemble », mais il poursuivait en notant que cette commémoration commune est « une opportunité nouvelle pour prendre un chemin commun ». La déclaration conjointe Catholique-Luthérienne publiée le même jour nous invitait ainsi à témoigner de l’Evangile de Jésus-Christ, à « rester ensemble pour servir », « à travailler ensemble » pour l’accueil de ceux qui souffrent, « à vivre un service commun dans le monde ».

Mais cela ne suffit pas. Bien entendu nous avons à agir ensemble côte à côte pour la cause de l’unité ; bien entendu nous avons à réfléchir ensemble au progrès à faire au plan théologique sur le chemin de l’unité. Mais comme le souligne le Cardinal Walter Kasper, parlant de l’œcuménisme et plus particulièrement de l’œcuménisme spirituel : « Il est significatif que Jésus n’ait pas choisi de manifester son désir de l’unité en premier lieu dans un enseignement ou dans un commandement adressé à ses disciples, mais dans une prière à son Père». Cela nous signifie au plus haut point que l’unité est un don, une grâce de Dieu qu’il nous faut demander mais aussi accueillir sans cesse dans des cœurs de pauvres en ayant conscience qu’en dehors de Jésus « nous ne pouvons rien faire ».

Oui, chers amis, je le disais en commençant mon propos, le moment de célébration que nous sommes en train de vivre est un vrai moment de grâce. Pourtant, relisant ce que j’allais vous dire il y a quelques jours, relisant ces quelques lignes qui ne commentent en rien le passage d’Ecriture qui a été proclamé en Jean 15, qui cite au moins un Cardinal de curie et plus encore le Pape, je me suis dit : « voilà un propos bien catholique pour une occasion aussi œcuménique ». Mais je me disais aussi que mon propos, comme celui qui suivra maintenant, est d’une substance dont les deux prédicateurs ont partagé la teneur en toute confiance ; en d’autres termes, si le temps de prédication a bien été partagé, nous nous sommes aussi partagé, le Pasteur Laurent Schlumberger et moi-même, l’essentiel de ce que nous allions dire. Et ce partage-là, cette confiance-là, cette amitié-là sont les signes que les temps ont vraiment changé et que, oui, sur le chemin de l’unité, nous vivons des moments de grâce, nous vivons de la grâce.

+ Vincent JORDY, Evêque de Saint-Claude, Président du Conseil pour l’Unité des Chrétiens et les Relations avec le Judaïsme


Prédication du Pasteur Laurent Schlumberger

« Je suis la vraie vigne », dit Jésus. Il le dit d’une manière insistante, appuyée ; mot-à-mot : « Je suis, moi, la vraie vigne »[1] – ou : le vrai cep, selon les traductions.

Et il dit ailleurs : « Je suis, moi, le pain de vie ». « La lumière du monde ». « La porte des brebis ». « Le bon berger ». « La résurrection et la vie ». « Le chemin, la vérité et la vie ». Et enfin donc, ici : « je suis, moi, la vraie vigne ». A sept reprises[2], l’évangéliste place cette tournure solennelle dans la bouche de Jésus. Ce faisant, Jésus ne fait pas de la métaphysique, pour dire son être en soi. Vous l’entendez, il fait de la poésie concrète. Il en appelle à des images que chacun peut comprendre : pain, lumière, élevage du petit bétail, etc. Et il utilise ces images pour parler de relation. Ces sept expressions sont toujours utilisées pour éclairer la relation entre ses auditeurs, lui et Dieu. Et c’est particulièrement le cas de l’image de la vigne.

Pour tout lecteur régulier de l’Ancien testament, et c’était le cas des premiers lecteurs de l’Evangile selon Jean, l’image de la vigne est bien connue. Elle illustre, toujours, une relation d’amour. Une relation d’amour forte, comme celle qui lie Dieu à son peuple[3] ; une relation intime, comme dans le Cantique des cantiques.

Ici, la vigne ce n’est pas le peuple d’Israël, c’est Jésus : « Je suis la vraie vigne, dit-il, et mon Père est le vigneron ». Mais non pas Jésus tout seul. Jésus et ceux à qui il s’adresse. Jésus avec les siens. « Je suis la vraie vigne », dit-il, et il précise : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments ». Vous, mes disciples que j’appelle désormais mes amis ; et vous aussi, mes lecteurs, ajoute l’évangéliste. La vraie vigne, le cep, porte les sarments. Il les porte, pour que le vigneron en prenne soin, pour qu’il les aime. Jésus nous porte devant son Père.

Quel est donc ce lien qui unit le pied de vigne et les sarments ? Jésus ne se lance pas dans un exposé détaillé sur ce sujet. Il ne pousse pas la métaphore. Par exemple s’il parle de fruits, il ne s’y attarde pas. Car ce qui est le centre de son propos, ici, c’est la relation elle-même. D’ailleurs, les derniers mots de notre passage sont explicites : « en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Hors de cette relation, tout le reste est vain.

Cette relation, elle est l’objet de tous les soins du vigneron. C’est une relation douce. C’est une relation d’amour. Peu après, Jésus dira que l’amour qui le lie au Père est aussi celui qui le lie aux siens. Ici, elle s’exprime par le geste du vigneron, qui enlève le sarment sec et qui émonde le sarment porteur de fruit. Emonder n’est pas amputer. Emonder se fait par la seule parole de Jésus : « déjà, dit-il, vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite ». C’est Dieu qui est à l’œuvre, par la parole de Jésus. Ce n’est pas le sarment qui doit mobiliser sa propre volonté pour s’émonder lui-même ! Ni qui se fait émonder par d’autres sarments ! C’est le vigneron qui agit, c’est le vigneron qui prend soin de lui.

La tentation de désigner les « vrais » sarments ou de retrancher les « mauvais » sarments n’a épargné aucune Eglise dans le passé. Et cette tentation de désigner les « vrais disciples » existe encore aujourd’hui. Mais seul le vigneron a la légitimité d’émonder ; il le fait par la parole de Jésus ; et s’il le fait, c’est afin que nous demeurions en Christ et lui en nous.

Oui, mot-à-mot : « demeurez en moi et moi en vous » dit Jésus, comme s’il s’adressait aussi à lui-même cet appel à demeurer. L’enjeu, c’est ce lien vivant et vital, intime et mystérieux, qu’il exprime en utilisant à quatre reprises dans ces quelques phrases le verbe demeurer. Demeurer en Jésus et lui en nous, c’est la situation du disciple.

Vous le savez, il y a plusieurs places pour le disciple, selon les évangiles. Etre disciple, c’est être derrière Jésus, c’est le suivre[4] : cela évoque la volonté. C’est aussi s’asseoir à ses pieds, pour l’écouter[5] : cela évoque l’attention. Etre disciple, c’est encore le côtoyer, être à côté de lui pour nous placer sous son joug léger[6] : cela évoque l’humilité. Suivre, être assis, côtoyer. L’évangéliste Jean, lui, aime l’expression : demeurer en. Il l’utilise souvent, peut-être parce qu’il écrit pour des chrétiens qui se sentent loin de Jésus, dans le temps et l’espace, des chrétiens qui se sentent dispersés – comme nous d’une certaine façon.

Jésus demeure en nous et nous demeurons en lui. Nous. Jésus ne s’adresse pas à un disciple individuel. Ici, il s’exprime au pluriel. Jésus n’est pas « mon Jésus », personnel et portatif, et je ne suis pas son disciple exclusif. C’est de la communauté des disciples dont Jésus parle.

« Je suis, moi, dit Jésus, la vraie vigne et mon Père est le vigneron. (…) Vous êtes les sarments. (…) En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » Frères et sœurs catholiques et luthériens réunis aujourd’hui pour cette prière commune, frères et sœurs catholiques, protestants, orthodoxes, nous sommes, ensemble, les sarments d’une même vigne, qui est Jésus-Christ. Nous sommes, ensemble, portés par la vigne vers l’amour et les soins attentifs du vigneron, son Père qui est notre père. Nous porterons, ensemble, plus de fruit, grâce à Dieu. Demeurons, ensemble, en Jésus-Christ et lui en nous.

[1] En rapportant ce propos de cette manière-là, l’évangéliste active chez ses lecteurs la mémoire de la parole de Dieu venant à la rencontre de Moïse et de son peuple au buisson ardent, et disant : « Je suis qui je suis » (Exode 3,14).

[2] Evangile selon Jean 6.35, 8.12, 10.7, 10.11, 11.25, 14.6, 15.5.

[3] Voir par exemple le Psaume 80.

[4] Par exemple dans l’Evangile selon Marc 1.16 ss.

[5] Par exemple dans Luc 10.36.

[6] Par exemple dans Matthieu 11.28 ss. ou, différemment, Luc 24.13 ss.

Pasteur Laurent Schlumberger, président de l’Eglise protestante unie de France