En ce deuxième dimanche de Carême, l’Église ne craint pas de nous bousculer ! En effet, elle propose à notre écoute et à notre méditation deux récits qui sont tous les deux des textes fondamentaux pour notre foi : le récit de l’épreuve d’Abraham qui se montre prêt à sacrifier son fils, et le récit de la Transfiguration de Jésus sur le mont Thabor ! Deux " moments " de la Bible que nous connaissons bien pour les avoir entendu raconter souvent, mais deux récits, aussi, qui ne sont pas sans nous causer des difficultés. Quel Dieu étrange et – peut-être – terrifiant que ce Dieu qui demande à son serviteur de lui sacrifier l’enfant que, pourtant, Il lui a accordé ! Et quelle troublante histoire que ce dialogue, au-delà des pesanteurs du temps et de l’espace, de Jésus avec Moïse et Élie dans la nuée, en présence de Pierre, Jacques et Jean ! La juxtaposition de ces deux récits vient en tout cas nous rappeler que Jésus ne peut se comprendre sans référence à Abraham, à Isaac, à Moïse et à tous les prophètes bibliques…

Curieusement, ni les chrétiens ni les juifs n’ont de fête qui fasse spécialement mémoire du " sacrifice d’Abraham ". Pourtant, juifs et chrétiens, nous reconnaissons avec force que, en acceptant de remettre entre les mains de Dieu la vie de son fils chéri, Abraham a atteint le sommet de l’abandon dans les bras de Dieu. Juifs et chrétiens, nous voyons dans l’offrande du fils chéri, un acte de sacrifice pour le rachat des hommes. Dans la prière de " Roch Hachana " (le Nouvel An juif), les juifs s’écrient à l’adresse de l’Éternel : " Souviens-toi en notre faveur de l’alliance et du serment que tu as jurés à notre père Abraham sur le mont Moriah ; considère la scène de l’Aqédah alors qu’Abraham lia ton fils Isaac sur l’autel. Puisse de même la miséricorde étouffer son courroux envers nous. Souviens-toi aujourd’hui du sacrifice d’Isaac en faveur de sa postérit酠"

Mais si les juifs et les chrétiens n’ont pas de fête consacrée à cet événement central de l’histoire de l’Alliance et du Salut, tel n’est pas le cas de la " troisième branche " de la famille des enfants d’Abraham : les musulmans. Ces derniers jours, vous le savez, les musulmans du monde entier ont célébré ce qui est pour eux leur plus grande fête : l’" aïd-el kebir " appelée aussi " aïd-el-adha ", la " fête du sacrifice ". Tous ceux qui en ont eu la possibilité ont acheté un mouton et l’ont sacrifié en récitant cette prière : " Mon Dieu ! De Toi, et par Toi et pour Toi ce sacrifice. Accepte-le de moi, comme tu as accepté le sacrifice de Ton ami Abraham. "

C’est une vieille histoire : il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Pour Abraham, son fils (qu’il s’agisse d’Isaac pour les juifs et les chrétiens ou d’Ismaël pour les musulmans), son fils était SA vie, la chair de sa chair, ce qui comptait le plus pour lui… Or, tout donné à Dieu, aussi grande ait été sa souffrance, il consent à offrir sa vie, son enfant… Comme demain (c’est la méditation de saint Paul dans l’épître aux Romains) le Dieu de miséricorde consentira au sacrifice de Jésus… Comme des hommes, tout au long de l’histoire humaine (et c’est toujours vrai aujourd’hui), acceptent de verser leur sang pour une cause qui dépasse leur intérêt propre ou consentent à ce que leurs enfants aillent risquer leur vie…

Dans l’histoire du sacrifice du Mont Moriah, ce n’est pas, d’ailleurs, seulement Abraham qui est héroïque : c’est également son fils. Nous n’avons lu qu’un bout du chapitre XXII du livre de la Genèse, mais la lecture de tout le chapitre nous indique qu’Isaac questionne son père et reste confiant malgré la tournure des événements. La tradition juive et la tradition musulmane insistent toutes les deux sur le consentement d’Isaac ou d’Ismaël à la tragédie qui se joue… D’une certaine manière, une nouvelle parenté se crée entre le père et le fils dans la même soumission au même Seigneur… À cause de cela, Abraham, dans la tradition islamique, acquiert un titre magnifique : " L’AMI de Dieu ".

Abraham, Isaac, Ismaël, pour les croyants du judaïsme, du christianisme et de l’islam ne sont pas des personnages du passé : ils restent nos compagnons de vie. Ils sont des figures toujours actuelles de notre humanité, et des guides sur le difficile chemin qui est le nôtre. Comme Abraham, nous sommes sans cesse appelé à faire des choix entre le Dieu de liberté et toutes les tentations idolâtres, et Dieu nous éprouve pour savoir jusqu’à quel point nous nous en remettons à Lui. Comme Isaac, nous avons les épaules lourdes du bois qu’il nous a fallu charger, et nous nous découvrons ligotés, incapables de nous libérer par nous-mêmes. Comme Ismaël nous nous retrouvons abandonnés, assoiffés et angoissés dans des déserts menaçants…

En ces temps nouveaux de l’histoire humaine, où jamais les hommes, les peuples, les cultures et les religions n’ont été mélangés comme aujourd’hui… En ce moment clé de l’histoire de l’humanité où le monde chrétien et le monde musulman sont, de plus en plus, placés devant deux choix radicaux : la fraternité ou la guerre, le dialogue ou l’affrontement… Abraham, Isaac et Ismaël deviennent même – j’en suis persuadé – les recours indispensables à la paix des hommes. Par la chair ou par l’esprit, nous sommes la descendance des trois ! C’est en le reconnaissant et en cultivant cette ascendance que nous nous découvrirons vraiment " des airs de famille " et des devoirs mutuels.

La semaine qui s’ouvre, le Pape Jean-Paul II doit se rendre en pèlerinage en Terre Sainte, ce pays que Dieu avait promis à Abraham et à sa descendance. Comment, avec lui, serons-nous pèlerins de la paix ? Comment, avec le Dieu qui transfigure et sauve l’humanité, choisirons-nous ce qui éclaire l’homme de l’intérieur, et non pas ce qui le détruit et le défigure ?

Aux musulmans mais aussi à vous tous, je dis : " aïd mabrouk ! " Heureuse fête !

Références bibliques :

Référence des chants :

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