" Ils furent tous tellement saisis qu’ils se demandaient les uns aux autres : qu’est-ce que cela veut dire ?… "

Frères et soeurs, aujourd’hui laissons-nous aussi saisir par le Christ et par la force de son amour qui vient libérer l’homme du tourment qui l’habite et qui l’enferme.

C’est avec nos frères Trinitaires, responsables de cette paroisse, que nous sommes invités à nous laisser rejoindre par cette puissance libératrice du Christ.

En effet, à l’occasion du huit centième anniversaire de la fondation de leur communauté, ils nous rappellent, à la lumière de cet Évangile et par le charisme de leur vie religieuse, que c’est dans l’amour qui unit les trois Personnes de la Trinité que chaque chrétien est appelé à puiser la force d’oeuvrer pour la libération des captifs.

Et l’engagement de ces religieux manifeste clairement que la prison qui peut tenir une personne captive n’est pas seulement cette maison dont on parle beaucoup en ce moment, maison d’arrêt ou centre de détention, mais aussi la soumission intérieure à des éléments obscurs qui peuvent vous tenir enfermés dans le malheur.

Nous sommes d’autant plus appelés à nous laisser saisir par l’amour du Christ que, comme dans ce récit de l’Évangile, il nous arrive nous-mêmes d’être confrontés au surgissement du mal en nous ou dans la vie de nos frères. En effet, qui d’entre nous n’a pas ressenti dramatiquement, au plus profond de lui-même, cette sorte d’énigme que constitue le mal lorsqu’il s’empare d’un autre, a fortiori de nous-mêmes ? Le mal, lorsqu’il surgit avec cette sorte de brutalité dans notre vie, nous tient stupéfaits et résiste à toutes les tentatives d’explication que nous pouvons élaborer.

Dans le récit de ce jour, le mal s’impose là où on ne l’attendait pas. On était bien entre soi dans la synagogue. Jésus adressait son message de Bonne Nouvelle et son appel à la conversion. Et voici que soudain, un homme tourmenté par un esprit mauvais se met à crier.

Un homme tourmenté… Que cette expression trouve résonance dans notre expérience personnelle ! peut-être même, son cri vient-il nous rejoindre dans notre propre souffrance intérieure.

Oui, nous le connaissons bien cet être humain qui ne trouve plus de paix en lui-même tant il est dominé par les réalités obscures qui l’habitent.

Il est comme déchiré entre cette partie profonde de lui-même qui ne demande qu’à être aimée et cet esprit mauvais qui le domine et l’isole. Il a perdu son unité intérieure au point que, dans ce fractionnement de sa personne, il ne dit plus " je " mais " nous " : " Es-tu venu pour nous perdre ? " Sa prison intérieure est plus dure que celles que bâtissent les hommes.

Je pense à Alain qui, dans sa cellule, après m’avoir fait le récit de sa vie de galère, me faisait cette remarque : " Dans le fond, moi j’ai deux taules : la première c’est ma cellule avec la porte blindée et les barreaux aux fenêtres. Mais la deuxième, c’est la plus dure, c’est la haine que j’ai en moi. Comment je vais pouvoir m’en sortir ?… "

Voilà ce qu’il faut entendre derrière les cris de l’homme tourmenté. Il crie parce que, dans son désordre intérieur, il n’est plus capable d’une parole qui ouvre à un échange avec l’autre.

Il crie et derrière ces vociférations, il faut entendre l’indicible souffrance.

Il crie et c’est l’appel de l’homme perdu qui, en Jésus, vient rejoindre le coeur de Dieu qui n’a qu’une passion : celle de l’homme sauvé, remis debout et libre pour aimer.

Face à Jésus, cet homme vit une déchirure entre son désir d’être sauvé et la révolte qui le tient encore.

" Que nous veux-tu ? " dit-il… Et c’est comme s’il percevait déjà en Jésus ce long désir de Dieu venu en ce monde pour que pas un seul de ses enfants ne se perde.

Mais dans le même temps naît la conscience du prix de cette libération : " Es-tu venu pour nous perdre ? " Car dans ce combat, il faudra bien perdre quelque chose : ce repli sur soi, ces fausses sécurités dans lesquelles l’homme s’emprisonne par toutes les drogues qu’il s’invente. Jésus dira plus tard qu’on ne sauve sa vie qu’en la perdant.

Alors le mal, dans un sursaut final revient en force. Il est refus de la distance qui seule permet de rencontrer l’autre en vérité : " Je sais fort bien qui tu es ! "

Enfermer l’autre dans la connaissance qu’on en a c’est refuser tout échange qui permet de se créer, de se libérer, dans la réciprocité. Manière de mettre en quelque sorte la main sur l’autre, de le dominer. Refus de cet entredeux où l’amour devient possible et où, dans le respect, dans l’humilité, dans le silence, l’échange devient porteur de vie et de sens.

Frères et soeurs, c’est maintenant le moment de nous tourner vers Jésus et de contempler en son visage l’icône de l’infinie miséricorde du Père.

Dès le commencement du récit, Jésus ne s’est pas laissé rebuter par les vociférations et les menaces.

Derrière les grimaces et les cris, il a déjà reconnu le visage malheureux et souffrant d’un enfant bien-aimé de Dieu, d’un frère. Il récuse la note de toute-puissance qu’évoque l’expression de l’homme tourmenté : " Tu es le Saint, le Saint de Dieu ! " Sa seule puissance, c’est celle de l’amour. Et la force de l’amour ne se déploie que dans la plus radicale humilité. Il impose le silence sur sa messianité pour que la vraie distance entre lui et cet homme puisse se rétablir et que celui-ci redevienne un homme libre et maître de lui-même.

" Silence ! " dit-il… Et c’est désormais dans ce silence que cet homme jadis tourmenté va renaître à la paix intérieure.

À ce moment de victoire sur le mal, Jésus est bien ce Serviteur qui n’a plus que l’amour à donner en partage. Déjà, peut-être entend-il siffler à ses oreilles d’autres esprits mauvais qui suggèrent que c’est par Béelzéboul qu’il chasse les démons.

La croix qui l’élèvera de terre et où il attirera tous les hommes à lui se profile à l’horizon de sa vie. Il n’a d’autre autorité que celle de sa souffrance et de sa vie donnée. Mystère du plus grand et de l’éternel amour.

Oui, frères et soeurs, avec les témoins stupéfaits de cette humble puissance et de cette douce autorité victorieuse de tout mal, nous pouvons encore nous étonner, contempler, et, au seuil du mystère, murmurer : " Qu’est-ce que cela veut dire ? "

Références bibliques :

Référence des chants :