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Chers Amis,

Impossible d’y échapper : le deuxième dimanche de Pâques, nous avons rendez-vous avec ce sympathique apôtre qui s’appelle Thomas. Je dis " sympathique " parce que dans le miroir de l’Évangile, il nous ressemble comme un frère.

Thomas, n’est-ce pas l’homme ou la femme typiquement moderne ? Vous, moi… À la fois indépendant et questionneur. D’abord, Thomas ne croit pas les autres sur parole. Il se méfie des illusions collectives, des évidences communes. Il ne suit pas le troupeau. Il veut se faire une opinion par lui-même. Et son grand critère à lui, c’est la vérification et la vérification par la matérialité du corps. " Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas. "

Thomas, c’est donc le scientifique que nous sommes tous plus ou moins, pas fermé au mystère, plutôt curieux, mais voulant des preuves, un objet non seulement à voir mais à toucher, à ausculter, à manipuler. Il est bien notre " Jumeau ".

Cette demande expresse d’expérience concrète rapproche Thomas de notre propre attitude, nous qui sommes spontanément " matérialistes ", comme on dit dans le langage courant. Mais, à force de nous identifier au doute de Thomas, nous risquons d’oublier que Thomas est différent de nous sur deux points au moins :

… D’une part, ce qu’il demande, ce n’est pas la preuve de la divinité de Jésus, mais la preuve de son humanité. Or je suis à peu près persuadé que si nous étions à sa place, nous aurions demandé au Christ un petit miracle de plus, vite fait, bien fait, de quoi nous épater et épater la galerie. Nous avons tellement soif de sensationnel et de surnaturel que nous confondons souvent la foi avec le merveilleux. Il suffit qu’on nous annonce une apparition quelque part dans le monde pour que les foules se précipitent. Thomas, lui, veut toucher le corps.

… D’autre part, deuxième différence importante entre Thomas et nous, c’est que finalement Thomas a vu. Il a vu et il est allé de la vue à la foi. Jésus le lui dit clairement : " Parce que tu m’as vu, tu crois. " Et ce que Jésus dit à Thomas, il peut le dire à tous les disciples qui l’ont suivi sur les routes de Palestine et jusqu’aux apparitions pascales à Jérusalem, à Emmaüs ou au bord du lac. C’est cela le privilège de la première génération. Mais Jésus s’empresse d’ajouter à l’adresse des générations suivantes dont nous sommes : " Heureux, bienheureux, ceux qui croient sans avoir vu. " L’expérience de la première génération est très importante : notre foi repose sur elle. Mais notre expérience de non-vision, de non-contact direct constitue pour Jésus la condition normale du croyant dans l’histoire.

En somme, on pourrait dire que les disciples de Jésus ont vu et puis ils ont cru. À nous, à l’inverse, il nous est demandé de croire sans voir, ou plutôt de croire pour éventuellement voir. Mais, en réalité, ne nous laissons pas trop impressionner par la différence entre les premiers disciples et nous-mêmes aujourd’hui : car pour eux comme pour nous, la démarche de foi implique un changement du rapport au monde, au Christ et à l’Esprit.

Au premier jour de la semaine, les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils se trouvaient. Et ils agissent de la même façon la semaine suivante. Bel exemple de rapport au monde : on a peur de l’hostilité supposée des autres. On s’enferme à double tour. Devenir croyant en Jésus ressuscité va être passer de la crainte à la confiance, de la fermeture à l’ouverture, du repli à la mission. Le monde n’est pas menaçant, il est seulement ouvert aux courants d’air et à tout vent de doctrine. Il attend une parole de vérité. Et alors, les timides que sont les apôtres deviennent des témoins pleins d’assurance. Ils iront jusqu’aux extrémités de la terre dire Jésus dans toutes les langues de l’humanité.

Être chrétien sera bien sûr toujours croire au Christ mais au Christ crucifié-ressuscité. La joie de la résurrection peut nous faire oublier les aspérités du chemin de croix. Or Jésus apparaissant après Pâques ne montre pas ses attributs glorieux : il donne à voir " ses mains et son côté " ; c’est par la manière qu’il a eue de risquer son humanité qu’il atteste sa divinité. Et cette divinité nous est incompréhensible en dehors du sang versé qui lave l’humanité de son infidélité. Jésus est mort pour vaincre la mort. Jésus a offert sa vie pour donner la vie.

Mais ce crucifié-ressuscité ne nous tourne pas seulement vers le passé, il nous pousse vers l’avenir. Dès la première apparition à ses disciples, Jésus fait un geste extraordinaire : " Il répandit sur eux son souffle. " Ce souffle est celui-là même de la création du monde au livre de la Genèse : il va permettre de poursuivre l’oeuvre du Christ et de propager le pardon de Dieu. Nous ne manquons plus de souffle. Et nous pouvons nous ouvrir à lui quelles que soient nos blessures et nos épreuves, ou plutôt grâce à elles, car il s’agit de se laisser faire, de se laisser conduire par l’Esprit de Dieu.

Vivre la foi chrétienne, pour nous comme pour la première génération, sera toujours sortir de nos enfermements personnels et collectifs, reconnaître le crucifié-ressuscité, nous laisser recréer par le souffle de l’Esprit. Quand on est Église, on a du souffle, de la passion et de l’humanité. Et la qualité d’humanité devient aujourd’hui la preuve la plus convaincante de la foi au Christ et à l’Esprit.

Mais alors, n’y a-t-il rien à voir ? Si nous savons ouvrir les yeux, nous nous découvrons toujours entourés d’une nuée de témoins, et l’histoire d’une Congrégation religieuse comme les Assomptionnistes, c’est une chaîne de croyants qui ont essayé de servir l’avènement du Règne de Dieu. Ils se sont approchés des plaies de l’humanité, ces plaies qui se nomment : refus de Dieu, ignorance, pauvreté, injustice, division des hommes et des chrétiens. Et en mettant leurs mains dans ces plaies du corps et du coeur, ils ont su qu’ils avaient affaire au corps du Christ. Et, à cette vue, ils continuent de s’écrier avec l’apôtre Thomas : " Mon Seigneur et mon Dieu ! ".

Références bibliques :

Référence des chants :