Des foules fatiguées et abattues : voilà ce que Jésus avait souvent devant les yeux quand il parcourait les routes et les chemins de Palestine et qu’il prêchait le Royaume de Dieu. C’étaient rarement les bien-portants, les pleins de savoir, de richesse, de pouvoir ou de santé qui venaient à lui, mais bien plutôt le petit peuple qui en avait marre de n’avoir d’importance pour personne, ni pour les occupants romains ni pour les autorités juives. Alors ceux-là se pressaient pour entendre une parole de confiance, pour demander une guérison, pour retrouver espoir et courage.

L’Évangile d’aujourd’hui est très clair : si Jésus a choisi de former un groupe de douze disciples, c’est pour que ce groupe vienne au secours des foules fatiguées et abattues. Les douze qu’il a appelés, il ne leur a pas donné le pouvoir de devenir tout à coup importants et de jouer aux chefs ; il leur a donné le pouvoir d’expulser les esprits mauvais et de guérir toute maladie et toute infirmité. Ces douze-là, il les a voulus pour qu’ils fassent reculer la souffrance chez les autres, pour qu’ils soulagent, qu’ils libèrent, qu’ils réconfortent ! Douze comme les douze tribus dispersées d’Israël ou comme les douze signes du zodiaque. Douze pour signifier qu’une humanité nouvelle devait surgir au coeur même d’Israël, une humanité ayant retrouvé confiance en Dieu et en elle-même.

Des foules fatiguées et abattues, il s’en trouve, malheureusement, sur toute la face de la terre. Ces derniers mois, nous avons vu sur nos écrans de télévision la tragédie des populations albanaises du Kosovo, victimes de massacres et obligées de fuir sur les routes de l’exode. Plus d’un visage ainsi aperçu nous a pris nous aussi aux entrailles et a suscité notre pitié ! J’imagine que la majorité de la population serbe aujourd’hui, éreintée par plusieurs semaines de bombardements intensifs qui ont ruiné la Serbie, donne à voir des regards pleins d’une égale souffrance. Ici et là, des foules humaines qui sont comme des brebis sans berger et qui paniquent en face des dangers qui les entourent et les menacent… ! Où trouveront-elles ceux qui pourront venir guérir leurs blessures ? Il y a dix ans, je suis parti rencontrer au Pakistan un prêtre catholique pakistanais qui était devenu ministre du gouvernement de Madame Benazir Bhutto. Dans ce pays, les chrétiens sont extrêmement minoritaires et font souvent partie des parias de la société. Chaque week-end, ce prêtre allait s’occuper d’une paroisse rurale à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale. Je me souviens comme les foules accouraient alors à sa rencontre. Des gens très misérables, qui venaient chercher auprès de lui des paroles d’encouragement, des sourires et de la joie, des signes qu’ils n’étaient pas abandonnés de tous, que leur dignité restait reconnue au moins aux yeux de certains et qu’ils devaient garder espoir malgré tout. Plus d’une fois, alors, je me suis dit que l’action de ce prêtre reflétait quelque chose de l’action de Jésus au milieu des foules désorientées de Palestine.

Le pouvoir d’expulser les esprits mauvais ! À l’époque de Jésus, le monde juif séparait tout en deux camps : le camp des choses agréables à Dieu et le camp des choses réputées répugnantes aux yeux du Seigneur. Les occasions d’être classé dans le camp des êtres impurs pullulaient ! Ainsi toute une partie du petit peuple, et particulièrement les habitants de la Galilée aux populations très mêlées, était-elle considérée comme impure. En donnant à ses disciples le pouvoir de chasser les esprits mauvais, Jésus annonçait et ordonnait la libération de tous les « intouchables » de la société juive. Pour lui point de frontières entre les hommes, au motif que certains auraient été souillés par le péché, la maladie, des mélanges de « races », des activités contraires aux règles rituelles… Point de personne ne méritant pas d’être approchée, aimée, soulagée… Point de péché ne pouvant pas être pardonné… Point de situation humaine indigne d’être prise en compte et accompagnée…

Des impuretés qui accablent et qui isolent, des maladies et des infirmités qui font souffrir et qu’on cache… nous en connaissons tous. Chacun, plus ou moins fortement, éprouve dans sa chair et dans son coeur, des malaises, des peurs, des culpabilités, des tourments, des obsessions, des rancoeurs et des haines… Chacun est le témoin des mêmes réalités souffrantes autour de lui, et chacun, aussi, engendre des blessures, des blocages, des peurs et des aliénations chez les autres. Or de tout cela Jésus a voulu que l’humanité soit libérée ! La mission qu’il confie à ses disciples, c’est sa propre mission : renouveler et réorienter le peuple en lui redonnant confiance en Dieu. Et cette confiance retrouvée passe par la découverte d’un Dieu qui prend soin de ceux qui souffrent, qui guérit et pardonne. Chez Jésus, d’ailleurs, la guérison est très souvent liée au pardon des péchés, car on ne guérit bien que si l’on est réconcilié avec soi-même et avec ce qui nous entoure !

La moisson est abondante, les souffrances des foules innombrables, relevait Jésus : priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson ! Certes le Maître pourrait envoyer tous ces guérisseurs dont l’humanité a besoin sans que les hommes aient à le demander. Mais Dieu imposerait alors sa volonté et il ne le veut pas : il attend que les hommes prennent leurs responsabilités, qu’ils viennent le chercher s’ils le désirent. Alors quand la prière a été suffisamment insistante, Dieu, en effet, envoie ses « délégués ». Ceux-là il les appelle par leur nom. Il ne les choisit pas sur la base de leur bagage intellectuel, de leur bonne réputation, de leur rang dans la société : il les choisit avec leur style de vie propre, leurs traits personnels. Quoi de commun, ainsi, entre Simon-Pierre ou son frère André, et Simon le nationaliste zélote, ou encore Judas l’homme de Carioth ? Essentiellement le fait d’avoir été choisis par le Seigneur qui n’a pas craint de connaître avec eux l’échec.

Chacun, chacune d’entre nous a besoin de recevoir la guérison, la réconciliation, la consolation, la considération que Dieu veut pour tous. Mais chacun, chacune d’entre nous peut devenir aussi un de ces ouvriers de l’oeuvre de guérison. Le baptisé a été institué disciple par son baptême. Il a dès lors mission de se soucier de la misère des autres, d’aller à la rencontre de ceux-ci, non en s’imposant, mais en s’offrant dans le respect de la liberté de celui qu’il rejoint. Quelle oeuvre de guérison ou de libération ferai-je ce soir, demain ou après-demain ?

Références bibliques :

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