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Frères et soeurs,

Je ne sais si vous vous êtes rendu compte du drôle de tour que nous réserve aujourd’hui la liturgie.

Depuis que nous avons commencé notre périple de Jérusalem à Rome, sur les pas de saint Paul, la liturgie nous proposait des extraits de Paul aux Éphésiens, comme nous le retrouverons d’ailleurs dimanche prochain.

Or, aujourd’hui, alors que nous sommes à Éphèse, un peu au-dessus de cette magnifique cité antique qui a résonné de la voix même de Paul, voici que ce même Paul, par un hasard providentiel du calendrier liturgique, laisse la place à Pierre dans la deuxième lecture en ce jour où nous célébrons la Transfiguration du Seigneur.

Nous savons que Paul et Pierre se sont affrontés lors de confrontations multiples au sein de l’Église primitive. Aujourd’hui Paul laisse la place à Pierre, l’ "Avorton " laisse la place au " Prince des apôtres ", témoin de la Transfiguration.

Drôle de tour que nous joue la liturgie ! Mais il s’agit pour nous avant tout d’accueillir la Parole de Dieu qui nous est donnée et que nous ne choisissons pas.

Et peut-être ceci est-il un signe ! Car, en effet, Pierre comme Paul ont vécu, chacun à leur manière, l’expérience de la manifestation de la divinité de Jésus, moment unique et mystique, expérience où se mêle à la fois le bonheur et la crainte. "  Il est heureux que nous soyons ici " dit Pierre à Jésus transfiguré. Et l’évangéliste Marc de commenter : "  Il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur ". Expérience identique à celle de Paul au jour de sa vocation sur le chemin de Damas : " Je faisais route et j’approchais de Damas, quand tout à coup vers midi, une grande lumière venue du ciel m’enveloppa de son éclat. Je tombais sur le sol… " (Actes).

On pourrait croire ces récits uniques, réservés à une élite bien choisie. Il n’en est rien. C’est toujours la même expérience qui se renouvelle à chaque fois que la puissance du Christ surgit en fulgurance dans une vie d’homme et de femme. D’autres exemples pourraient être cités ici, même contemporains et bien souvent de manière anonyme.

Et à chaque fois cette expérience est décisive et fondatrice. Pierre comme Paul, comme beaucoup d’autres, ne les oublieront jamais même si pour l’un il y aura évidemment des tâtonnements (voire même des reniements), et pour l’autre des moments de découragement extrêmes et des doutes dans le service de la Parole.

Et c’est, ma foi, très bien ainsi.

Car Pierre et Paul ne sont pas des héros. Ce sont des saints. Deux catégories à ne pas confondre. Le héros, c’est celui qui gagne à la fin de l’histoire grâce à sa force. Le saint, c’est celui qui se laisse gagner par le Christ. "  Ce n’est pas un tempérament sur mesure qui fait le saint " disait le cardinal Newman, "  c’est ce qu’il tire, par une patiente obéissance à la grâce, d’une nature qui, en nous tous, lui est rebelle ".

Il s’agit bien ici d’une transfiguration patiente, tâtonnante, et non fulgurante comme celle de Jésus, lui le seul saint. Transfiguration qui est une éclosion lente, une maturation de la grâce divine reçue au jour de notre baptême sous la caresse de l’Esprit. Jésus transfiguré n’est pas un autre homme. La transfiguration manifeste pleinement son identité. Identité que nous recevons en héritage et que nous ressentons quelquefois de manière palpable. La lumière de la transfiguration, nous la vivons de temps en temps comme un éclair. "  Cet éclair lumineux, ce clignotement d’une infinie présence et d’une abondance totale, brille par intermittence dans l’homme, comme la promesse qui lui est faite d’une éternit酠" (Samuel Trigano, le monothéisme est un humanisme – page 53).

Aventure de la foi, bien loin de la morale, mais au coeur du mystère du désir de Dieu pour l’humanité.

C’est ainsi que le récit de la Transfiguration prend tout son sens. Nous ne devons pas le lire comme quelque chose très loin de nous, mais le contempler comme notre destination ultime sur notre chemin d’humanité. Un chemin d’humanité qui trouve tout son sens, qui est revêtu de toute sa dignité dans une lente maturation personnelle au milieu des responsabilités qui sont les nôtres sous le souffle de la grâce. En ce sens aussi, contempler Jésus transfiguré ne doit pas conduire à la tentation de fuir dans un monde éthéré, mais de prendre toutes nos responsabilités dans le monde qui esy le nôtre. L’allusion de Jésus à son mystère pascal à sa descente de la montagne en est sans doute la preuve.

Et il n’est pas possible aujourd’hui d’oublier celle qui vécut en ce lieu et pour qui l’émergence de Dieu dans l’histoire, dans son histoire au plus profond de son être, transforma un chemin d’humanité en la plus belle aventure de foi.

Marie. En découvrant ce lieu, celui ou celle qui y arrive pour la première fois peut dire comme Pierre : " Il est heureux que nous soyons ici " tant ce lieu respire d’une présence mystique de douceur et de paix. Au jour de l’Annonciation, l’ange Gabriel avait dit à Marie : " L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ". Oui. Toujours la même puissance de Dieu qui vient transformer une vie pour la mener vers on accomplissement entre les mains de Dieu.

C’est aussi tout le sens du discours d’adieu de Paul aux anciens d’Éphèse tel que nous le trouvons dans les Actes et qu’il me plait de citer aujourd’hui en ce lieu :

Et maintenant voici qu’enchaîné par l’Esprit je me rends à Jérusalem, sans savoir ce qui m ‘y adviendra, sinon que, de ville en ville, l’Esprit Saint m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je n’attache aucun prix à ma propre vie, pourvu que je mène à bonne fin ma course et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu ".

Références bibliques :

Référence des chants :