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Notre époque honore et célèbre surtout ceux et celles qui se sont distingués dans le registre de l’agir. Ceux qui ont fait des choses, sont à l’honneur. Certes Dom Marmion peut inscrire à son palmarès des réalisations non négligeables. Soyons honnêtes devant l’histoire. Mais ce n’est sans doute pas pour cela, que l’Église nous le propose aujourd’hui comme modèle en l’élevant à l’honneur des autels, comme on le dit. Ce n’est pas pour ce qu’il a fait, mais beaucoup plus pour celui qu’il a été, non pour son agir mais pour son être.
 Quel était son " être " profond, loin au-delà et au-dessus de ce qu’il a fait ? Qui a été Dom Marmion ? La réponse est l’évidence même : un moine bénédictin. Tout est dit là. Qu’est-ce qu’un bénédictin ? Cela représente beaucoup de choses et d’autres que moi pourraient le dire mieux que moi et avec plus de compétence et d’autorité.
 Mais limitons-nous à un aspect fondamental du monachisme bénédictin. Mais qu’est-ce qu’un bénédictin ? Saint Benoît a imaginé, décrit et vécu un idéal que l’on pourrait appeler à bon droit : un humanisme monastique. Le moine bénédictin essaie de vivre une vie profondément humaine et chrétienne, et humaine parce que chrétienne. J’ai toujours vu dans l’idéal du moine bénédictin ce désir de trouver et de réaliser ce merveilleux équilibre entre humanisme et christianisme. Il croit fermement que plus on est chrétien, plus on est homme : la foi chrétienne achève l’homme.
 Quelle est alors cette force humanisante et civilisatrice de la foi chrétienne que les moines bénédictins ont vécue et instillée dans la civilisation européenne ? Les trois lectures de ce jour – choisies d’ailleurs pour tracer le portrait du nouveau bienheureux – nous le disent amplement.

Le monachisme et la foi chrétienne tout court sont une sagesse. C’est ce que nous dit la première lecture. " J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée, j’ai supplié et l’esprit de sagesse est venu en moi? à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse. Je ne l’ai pas mise en comparaison avec les pierres précieuses ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est que du sable? " (Sagesse VII, 7ss). Dom Marmion a cultivé cette sagesse de la sobriété, de l’oubli de soi, du renoncement comme tous les moines. Il n’a pas cherché son savoir dans la science mais dans la contemplation silencieuse des mystères du Christ. Son idéal du prêtre et du moine sont des livres d’une profonde sagesse chrétienne, fondée sur la parole et la croix du Christ. Par les multiples retraites, voyages et contacts, il s’est épuisé comme le dit encore le livre de la Sagesse : " J’ai aimé la sagesse plus que la santé " (Sagesse VII, 10). Par ses livres, il a communiqué à des milliers d’âmes les richesses des mystères du Christ après qu’il les avait reçues lui-même au plus profond de son âme. " Tous les biens me sont venus par elle ", dit la Sagesse, " et par les mains de la sagesse une richesse incalculable " (Sagesse VII, 11). Merci Dom Marmion pour toutes ces richesses reçues de Dieu dans ton âme et communiquées à d’autres. Comme le dit la liturgie de la fête de saint Thomas d’Aquin : " Ce que j’ai appris avec simplicité, j’en ai fait part sans réserve " (Sagesse VII, 13). Le moine – et Dom Marmion en particulier – veut être un sage selon Dieu.

Mais la seconde lecture de ce jour en dit tout autant sur cet humanisme monastique : c’est l’amour de la parole de Dieu. " Elle est vivante, la Parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle pénètre jusqu’au fond de l’âme, jusqu’aux jointures et pensées du c?ur " (Hébreux IV, 12s). À une époque où la littérature spirituelle avait presque oublié les sources originales et vives de toute vie spirituelle, Dom Marmion a remis la littérature spirituelle dans son axe biblique et liturgique. De la sorte il a formé toute une génération et l’a sauvée des déviations piétistes et mièvres, en remettant la littérature spirituelle dans son biotope et son locus naturalis : la bible et la liturgie. Il a restauré l’homme religieux à l’image originale des grands spirituels. La spiritualité ne relève pas du subjectif mais du monde objectif de l’Écriture, du dogme et de la liturgie. Même si la lecture de Dom Marmion peut avoir un aspect ardu pour nos contemporains, elle reste thérapeutique pour une génération qui préfère sans doute trop les émotions et les sentiments fugaces. Le moine – et en particulier Dom Marmion – est épris de la Parole de Dieu.

L’évangile nous révèle le dernier secret de cet humanisme monastique : le moine suit le Christ en renonçant dans la joie à tout le reste. Il a entendu les paroles de Jésus : " Va, vends tout, donne-le aux pauvres et suis-moi " (Marc X, 21). Le moine a compris que le bonheur de l’homme ne se trouve pas au bout de nos besoins premiers mais qu’il est objet d’un désir qui transcende le bien-être immédiat. Le moine est un homme de désir, il a compris que ni les richesses, ni la sexualité, ni l’autonomie de soi ne procurent le bonheur véritable, mais qu’il existe des besoins seconds – sous-cutanés – que sont la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Le Christ est venu nous les révéler par sa parole et par l’exemple de sa vie. Ce chemin ardu de l’imitation littérale du Christ ne tronque pas l’homme, mais est un véritable humanisme. Il rend à l’homme sa véritable image, tel qu’il est sorti des mains de Dieu lors de la création. C’est en renonçant à beaucoup de choses que l’homme gagne tout au centuple. Jésus dit : " Vraiment, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’évangile, une maison, des frères, des s?urs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive en ce temps déjà le centuple : maisons, frères, s?urs, mère, enfants et terres, avec des persécutions, et dans le monde à venir, la vie éternelle " (Marc X). Le moine – et en particulier Dom Marmion – a compris cela. C’est pourquoi il connaît les chemins secrets de bonheur.

Louons le Seigneur et bénissons le Christ d’avoir suscité dans son Église depuis des siècles, ces hommes et ces femmes sages de la sagesse divine, avides de la parole de Dieu et guides sur le chemin du bonheur, ces véritables humanistes, qui tentent à travers les vicissitudes de l’histoire de l’Église et de leurs propres faiblesses individuelles et collectives, l’image originale de l’homme tel que Dieu l’a imaginé à l’aube de sa création. Merci, vous les moines et les moniales. Merci, cher Dom Colomba Marmion !

Références bibliques :

Référence des chants :