Quel menu ! frères et soeurs. En un tableau succulent, le prophète Isaïe, des siècles avant Jésus, nous présente le rêve de Dieu : rassembler toutes les nations sur la montagne sainte. À l’heure de la mondialisation, ce texte rejoint nos espérances les plus profondes. Sur la colline de Fourvière, à Lyon, lors du rassemblement de prière pour la paix, les hauts responsables religieux ont proclamé : « La paix est le nom de Dieu. » Le rêve de Dieu prenait forme. Comment oublier ce moment où tous ces croyants ainsi que les gens rassemblés avec eux se sont échangés un baiser de paix durant de longues minutes ?
  Deux paraboles
 À ce texte optimiste d’Isaïe, l’évangile selon saint Matthieu semble apporter une note plus douloureuse. Même les exclus sont conviés au banquet des noces, car tout est prêt. Mais que de violence durant le temps des invitations ! Et puis – seconde parabole – un convive entré dans la salle du banquet n’a pas la robe des noces. Et il en est chassé… Vous avouerai-je que je suis heureux que Matthieu ait rassemblé ces deux paraboles apparemment contradictoires ? Oui, Dieu ratisse large, son coeur est immense, il veut rassembler tous les hommes sans aucune exception. Cependant, il ne fait jamais l’impasse sur notre dignité. Il ouvre son royaume par-delà les frontières que les humains s’ingénient à mettre, mais il n’en rabaisse pas pour autant les exigences. On ne va pas à une fête avec un coeur en guerre ou, pour reprendre l’image de Jésus, en tenue négligée. Personne n’est exclu du Royaume de la part de Dieu, chacun de nous a cependant le redoutable pouvoir de s’exclure lui-même. Le Royaume, en effet, est une invitation adressée à tous, mais il n’est un droit pour personne.
  Au temps de Jésus
 Là où nous en sommes dans l’évangile de Matthieu, Jésus est déjà entré à Jérusalem. Le peuple l’a acclamé, mais les chefs des prêtres et des pharisiens font sentir de plus en plus durement leur opposition. Nous savons comment cela se terminera : par la mise à mort de Jésus lui-même. Et il n’était pas le premier des prophètes à qui cela arrivait. Le peuple de l’Alliance semble comme miné de l’intérieur, profondément divisé. Cela aboutira à la destruction de Jérusalem en l’an 70. On peut y voir un pressentiment de la part de Jésus dans notre parabole d’aujourd’hui. La communauté chrétienne, pendant ce temps, s’agrandit. Elle est dorénavant composée de juifs convertis à Jésus et des païens qui les ont rejoints. L’évangéliste veut faire comprendre à ces derniers que si Dieu les a invités à rejoindre le peuple de l’Alliance, cette invitation n’est pas un droit. Y répondre conduit à en accepter les exigences.
  De nos jours
 Aujourd’hui, n’arrive-t-il pas la même aventure à l’Église ? Au cours des siècles, elle a aussi connu divisions et violences. L’unité est perdue. Dans nos pays, beaucoup semblent avoir déserté nos communautés. Et pourtant, pour qui sait observer, il y a beaucoup de chercheurs de Dieu « hors frontières ». Ils ne se reconnaissent plus dans l’institution, dans les dogmes ou dans les rites, mais ils continuent à chercher. L’évangile d’aujourd’hui nous invite à voir Dieu à l’oeuvre dans cette quête : il ne cesse d’appeler, il n’est pas limité par nos institutions et nos catégories. Il ne faudrait pas pour autant faire de Dieu un être bonasse. Si, dans les premiers siècles, la robe des noces pouvait symboliser celle du baptême, aujourd’hui ne peut-on y voir les exigences de notre conscience humaine, là où Dieu nous parle ? On ne peut faire n’importe quoi sous prétexte que Dieu pardonnera ! Tout n’est pas bon sous prétexte que Dieu l’est. Il faut aimer en vérité, dans ce monde tel qu’il est. Ce message s’adresse aux chrétiens comme aux chercheurs de Dieu.
  La force intérieure
 La robe de la parabole est un vêtement extérieur, mais tout se joue bien sûr à l’intérieur. Écoutez cette histoire. C’est la kermesse au village et, comme chaque année, un vendeur est venu avec ses ballons. Au bout du manche à balai sont attachées les ficelles. Les enfants peuvent, pour un sou, en couper une. Le ballon s’envole alors très haut dans le ciel. Et l’on vit le ballon rouge prendre son envol, puis le vert, puis le jaune et aussi le bleu. Dans la foule des curieux, un petit enfant africain observait. Il remarqua que personne ne choisissait le ballon noir. Il finit par s’approcher et, timidement, demanda : « Tu crois que le ballon noir peut s’envoler comme les autres ? – Mais bien sûr, petit ! Tu sais, la force qui fait monter les ballons n’est pas dans la couleur, mais à l’intérieur. » L’homme lui présenta alors les ciseaux. « Vas-y, coupe ! » Ce qu’il fit, et le ballon noir monta très haut dans le ciel.
  Ne fermez pas le livre !
 Oui, les temps ont changé. Nous ne sommes plus à l’époque de Jésus ni à celle où l’Europe pouvait se dire chrétienne. La Révolution française, pour prendre cette date symbolique, a tourné la page. Et sans doute le fallait-il. N’avions-nous pas réussi à confondre pouvoir civil et pouvoir religieux ? La force n’a-t-elle pas parfois été mise au service de la religion et la religion au service de la force ? Il fallait donc tourner cette page. Mais notre Occident semble avoir, en même temps, fermé le livre. Elle en a oublié Dieu lui-même. Frères et soeurs, nous sommes tous invités à être des chercheurs de Dieu, que nous soyons chrétiens ou non. Une société sans Dieu risque très vite de se replier sur elle-même et sur ses privilèges. Dieu, en effet, est celui qui tient en éveil notre conscience, qui ne cesse de nous titiller. Tout se passe à l’intérieur. Peut-on se considérer comme chrétien et ne jamais écouter Dieu, ne pas entendre ses appels ? Soyons donc vigilants. Nous qui participons à cette eucharistie, avons-nous revêtus le vêtement des noces ? Sommes-nous vraiment à l’écoute de Dieu ?

Références bibliques :

Référence des chants :