Je fais un don

Baruch 5, 1-9– Philippiens 1, 4-6 ; 8-11–Luc 3, 1-6

« Tu les avais vus partir à pied, emmenés par leurs ennemis, et aujourd’hui, Dieu te les ramène portés en triomphe, comme sur un trône royal ».

C’est ce que nous disait à l’instant la première lecture de ce jour. « Emmenés à pied par leurs ennemis », c’est exactement ce qui est arrivé à nos sept moines de Tibhirine, il y a 22 ans, la nuit du 26 mars 1996. Deux mois après, ils étaient assassinés, comme l’avaient été onze autres sœurs et prêtres dans les mois précédents. Comme encore, fin août 1996, Pierre Claverie avec son chauffeur Mohamed. Tous, ils ont ainsi partagé le sort de dizaines de milliers d’Algériens anonymes, musulmans, assassinés eux aussi à la même époque.

Et aujourd’hui, Dieu nous les ramène dans sa gloire à lui, celle de l’amour.

 

Que faisaient-ils là, en Algérie ? Le plus jeune d’entre eux, Christian Chessel, était là depuis seulement six mois. D’autres, comme sœur Angèle-Marie, depuis plus de quarante ans. Mais, chacun à leur façon, ils s’inscrivent dans ce que le prophète Isaïe nous annonçait tout à l’heure : « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ». Ces montagnes parfois infranchissables que nous mettons nous-mêmes entre les hommes et les peuples, ces ravins qu’ont creusés entre nous la colonisation, les guerres, y compris les guerres de religions, et toutes ces haines séculaires. Voilà pourquoi ils étaient là, en Algérie : pour commencer à abaisser ces montagnes, à combler ces ravins, et préparer le chemin à la venue du Seigneur.

Car ce dont ils témoignent tous, c’est qu’aussi profondes soient les différences qui nous séparent, qu’elles soient religieuses, culturelles ou autres, l’amitié et la vie partagées au quotidien sont capables de les surmonter. Et c’est à cause de cette amitié réciproque vécue avec les Algériens qu’ils ont décidé de rester, alors que leur vie était menacée. Ils n’ont pas fait ce choix à la légère. Ils ne cherchaient pas le martyre. Ils ont prié, réfléchi ensemble. Et s’ils ont alors décidé de rester là, c’est simplement par amitié, pour l’amitié.

« Là où il y a la haine, que nous mettions l’amour » : là où il y avait eu l’ignorance mutuelle, l’hostilité, mettre la fraternité. Une fraternité plus forte que les identités nationales ou religieuses qui, si souvent, peuvent devenir des identités meurtrières, comme cela a été alors le cas.

 

Ces 19 étaient des gens comme vous et moi. Pierre Claverie, nous avons vécu plusieurs années ensemble, fraternellement ; il venait dans ma famille. Rien d’exceptionnel. Et là, en Algérie, tous vivaient très proches des gens. Cela veut dire que chacun de nous, aussi limité et imparfait soyons-nous, nous avons reçu de Dieu de quoi les comprendre et les suivre. Ces martyrs, nous n’avons pas d’abord à les célébrer mais à les entendre. Entendre ce dont ils témoignent et qui est central, d’abord en tant qu’êtres humains. En les regardant, qu’on soit croyant ou non, on ne peut que se dire que « l’homme passe l’homme », que la nature humaine se révèle habitée par une réalité invisible qui la dépasse, présente en chacun de nous, une dignité. Cette dignité humaine que nous dit la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, dont nous fêtons justement demain le soixante-dixième anniversaire et qui nous invite à agir envers tout être humain dans un esprit de fraternité.

Mais ce que nous disent surtout nos martyrs, c’est le centre de notre foi chrétienne : face au mal, pas d’autre chemin que celui du Christ. Refuser de répondre à la haine par la haine, mais attaquer le mal à sa racine en lui répondant par la justice, l’amour et la paix.

Ici à Lyon, c’est aujourd’hui la fête de la Lumière. Toutes nos villes, en ce temps d’Avent, brillent de mille feux. Mais rien ne vaut cette humble lumière que nous pouvons apporter, nous, là où règnent les ténèbres. Comme l’ont fait nos 19 martyrs, comme nous pouvons le faire à notre tour pour ceux qui nous entourent.

Voilà le plus beau cadeau de Noël que je vous invite à préparer : là où il y a les ténèbres, que nous apportions la lumière !