Je fais un don

Luc est le seul parmi les évangélistes à rapporter cette mission des Soixante-douze disciples. Il relève qu’antérieurement Jésus avait envoyé les Douze (les douze apôtres) en avant de lui. Alors, pourquoi ce nouvel envoi, et ce nouvel envoi d’un groupe encore plus nombreux ?

Luc a, semble-t-il, voulu souligner que, d’une façon générale, la mission est une affaire permanente, et que celle-ci n’est pas réservée aux seuls apôtres officiels. Tant qu’elle n’est pas accomplie, achevée, la mission réclame et réclamera des ouvriers nombreux et divers.

Cependant, ceci ne dit pas tout sur ce qu’il faut bien appeler ce besoin, et ce besoin répété, qu’éprouve Jésus d’envoyer des hommes diffuser la Bonne Nouvelle. Je remarque, tout d’abord, qu’il a « de qui tenir » ; je dirai familièrement que l’envoi c’est, pour lui, « une spécialité maison » ! N’est-il pas, lui-même un « envoyé » ? « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. »
Mais, si nous remontons plus haut dans le temps, nous nous apercevons que l’histoire du Peuple des croyants est jalonnée de ces « envoyés spéciaux » que sont les prophètes. À commencer par le premier d’entre eux, Moïse. Moïse, rappelez-vous, que le Seigneur suscite pour libérer Israël car, s’écrie l’Éternel : « J’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu sa clameur… je ne peux le supporter davantage, va, je t’envoie ! ».

Voyez-vous – et c’est essentiel de le remarquer – à l’origine de tout envoi en mission, il y a un coup de cœur de la part de notre Dieu. Un coup de cœur qui exprime une tendresse infinie pour l’ensemble des hommes et, en même temps, un amour très personnalisé pour celui, ou celle, qu’il appelle.

Car l’envoyé, certes, a un message à transmettre, mais, avant tout, il est l’objet de la confiance aimante de Celui qui l’envoie. Il se découvre branché sur la vie même de Dieu, associé à son projet ; un projet à réaliser en alliance, dans un même Esprit. Car, aussi bien aujourd’hui qu’hier, comme demain et jusqu’à la fin des temps, l’envoi est, en vérité, inséparable de la Parole du Maitre : « Allez, je vous envoie, n’ayez pas peur, je suis avec vous. ».

Cette parole, nous la connaissons bien ; nous savons qu’elle nous concerne au premier chef. Je sais que parfois le découragement nous saisit devant les difficultés de proposer la foi aujourd’hui ; et nous envions ces Soixante-douze qui partent pleins d’enthousiasme et qui reviennent – au dire de Luc – « tout joyeux ».

Allons-nous, pour autant, baisser les bras, enterrer la Bonne Nouvelle ?

Si vraiment la mission est cette entreprise de salut public, jaillie du cœur de Dieu, pilotée par son Esprit, elle reste toujours d’actualité, même si, en certaines de ses modalités, elle doit évoluer. Elle n’est pas réservée à quelques-uns, prêtres ou super-militants, par exemple ; elle concerne tous ceux et celles qui entendent l’appel du Christ, dans la diversité de leurs situations.

Après tout, n’oublions pas que les Soixante-douze disciples sont, en fait, des novices ; ils n’ont pas l’expérience des apôtres confirmés. Dans l’Église, dans le Corps de l’Eglise animé par l’Esprit-Saint, chacun, chacune, reçoit sa part de la mission commune, chacun selon ses capacités et la générosité de son cœur. Chacun, aussi démuni ou malhabile qu’il soit, est appelé à « rendre compte de l’espérance qui l’habite ». Comment ? Par la parole, assurément, mais déjà par le simple témoignage d’une vie vécue dans l’amour du Christ et de ses frères.

C’est, en effet, dans la pauvreté, voire dans la faiblesse, que se déploie la puissance de l’Évangile. Ceux-là même qui sont partis sur les routes de Palestine « sans argent, ni sac, ni sandales » mais forts seulement de la parole du Christ et de son Esprit, sont les premiers étonnés de voir à quel point leur présence sur le terrain fait reculer les forces du mal et progresser le Règne de Dieu.

Ce qui montre clairement que l’envoyé au nom du Christ n’a rien d’un propagandiste, d’un bonimenteur, encore moins d’un sergent-recruteur. Il est un témoin, j’allais dire un témoin ordinaire qui pressent seulement que « rien ne se communique, rien ne se transmet si le premier mouvement n’est pas celui de l’amour » .

Le Seigneur invite les Soixante-douze à ne pas se glorifier de ce qu’ils pourraient considérer comme des succès apostoliques. Pour la plupart d’entre nous, avouons-le, nous n’éprouvons pas même l’ombre d’une telle tentation… Pour autant, bannissons tout esprit de défaitisme ; gardons au cœur le désir d’avancer avec nos frères sur les chemins de ce Royaume où nous espérons qu’un jour nous y trouverons inscrits notre nom et le leur.

Références bibliques : Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-20

Référence des chants :