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Je reviens d’un périple de quinze jours en Inde, ce pays d’un milliard d’êtres humains – un sixième de l’humanité – qui est en train de s’imposer comme une des principales puissances du vingt et unième siècle. Comme chacun le sait, cet immense pays est une terre de contradictions, où les plus belles réalités côtoient les situations les plus insoutenables. Une des caractéristiques de l’Inde c’est, notamment, la juxtaposition de fantastiques réussites économiques avec des situations d’extrême pauvreté. Ainsi rencontre-t-on dans les rues des grandes villes indiennes des enfants, des femmes, des hommes qui tentent de survivre dans des conditions infrahumaines. Quand on est confronté à de pareilles détresses, une question vient spontanément à l’esprit : « Pourquoi, Seigneur ? ». En Inde, le système d’explication du monde qui est contenu dans la pensée hindoue répond : si ces hommes sont dans une pareille situation, c’est le résultat de leurs actes passés, ceux de leurs vies antérieures. Quelle peut être notre réponse de chrétiens ? La cécité, la maladie, le handicap, l’exclusion sous toutes ses formes seraient-ils envoyés par Dieu ? 

Les disciples de Jésus étaient portés à croire cela : cet aveugle de naissance rencontré à la sortie du Temple de Jérusalem, se sont-ils demandé, « est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » – « Ni lui, ni ses parents » va répondre Jésus, pour qui le malheur des hommes ne saurait venir en aucun cas du Dieu créateur, du Dieu puissance infinie d’amour. En revanche, toute situation humaine, quelle qu’elle soit, peut être terrain d’action de Dieu, lieu de révélation de l’amour de Dieu.

Comme tous les infirmes de la Palestine du temps de Jésus, l’aveugle de la porte du Temple était relégué aux marges de la société du fait de sa cécité, même si la législation mosaïque accordait quelques protections aux aveugles. Ainsi cette injonction du Livre du Deutéronome : « Maudit soit celui qui fait perdre sa route à un aveugle ! » (Dt 27, 18). En face de la souffrance de cet homme contraint à mendier pour vivre, Jésus agit de sorte à le réintroduire dans la société des hommes. Sur son visage il refait les actes de la création de l’homme par Dieu telle que celle-ci est racontée dans le Livre de la Genèse : « avec sa salive il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle ». La souffrance de ce dernier, son exclusion sont ainsi devenues lieu de la révélation de qui est le Dieu de Jésus-Christ : celui qui se fait proche, celui qui peut refaire toute chose nouvelle, celui qui enseigne que toute personne mérite l’estime, et plus encore celle qui a besoin du secours des autres.

Cette œuvre de guérison va, cependant, conduire à un procès fait contre Jésus : cet homme qui fait le guérisseur un jour de sabbat où tout travail est interdit, comment pourrait-il venir de Dieu ? On aurait pu penser que la guérison de l’aveugle susciterait la joie chez tous ceux qui en avaient été témoins. Eh bien non ! Les hommes peuvent avoir l’esprit tellement obscurci par des raisonnements tordus, que nous allons pouvoir assister à toute une enquête judiciaire à charge contre l’aveugle et contre Jésus. Le guéri est-il bien l’aveugle-né qu’on est habitué à voir mendier à la porte du Temple ? Comment ses yeux ont-ils pu s’ouvrir, dans quelles conditions ? Qui est-il donc ce guérisseur qui n’observe pas la trêve des activités exigée durant le sabbat ?

Les "bien-voyants" ne sont pas ceux qu’on pouvait croire… Malmené, celui qui était aveugle et qui maintenant à accès à la vue, ne veut pas faire injure à la vérité : « Celui qui m’a ouvert les yeux, c’est un prophète », atteste-t-il. Il ira même jusqu’à oser dire à ceux qui l’interrogent : « Si cet homme là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. ». Car selon le récit évangélique, celui qui voit clair, celui qui voit juste, celui qui rend hommage à la vérité, c’est l’aveugle guéri. Ce ne sont point les scrutateurs attentifs des Écritures si sûrs d’eux quant à leur connaissance de Dieu et de sa loi !

Ne jetons pas cependant trop vite la pierre à ces pharisiens aveuglés par leur suffisance ! Ne suis-je jamais parmi ceux qui prétendent mieux voir que les autres ? Ne m’arrive-t-il pas de camper sur des positions qui me rassurent, refusant d’écouter d’autres avis ? N’ai je pas des principes, des convictions que je fais passer avant toute prise en compte des situations humaines inévitablement compliquées? Ne m’arrive-t-il jamais de vouloir rejeter hors de ma vue, hors de ma vie, les personnes qui me dérangent pour "x" et "x" raisons ? Ne m’arrive-t-il pas, à moi aussi, de me mettre parfois dans des situations où je m’interdis de voir éventuellement la présence de Dieu qui passe dans telle ou telle personne qui a pourtant besoin de moi ? Aux pharisiens, Jésus fera une réponse qui est valable pour chacun d’entre nous : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais, du moment que vous dites : "Nous voyons !" votre péché demeure. » 

 

Jésus n’est pas venu pour nous perdre : il est venu, il ne cesse de venir dans nos vies afin que nous parvenions à la lumière et que nous puissions vivre dans la vérité et dans l’amour. Mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Il n’est pire aveugle que celui qui croit voir et ne se laisse plus interroger ! Trop souvent je me crois moi-même lumière du monde, en dehors de la seule vraie lumière qui est le Christ. Trop souvent ma suffisance m’interdit de m’adresser au Christ en lui disant : « Je suis l’aveugle sur le chemin : guéris-moi, je veux te voir ! » Or pour parvenir à la lumière, il faut savoir invoquer LA Lumière, la chercher, la demander. Il faut, aussi, savoir en vivre. 

Notre messe du quatrième dimanche de Carême est célébrée en cette chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours à Paris, sur le site d’un hôpital. Il y a cent trente ans cette année qu’un prêtre de Paris, l’abbé Carton, fit construire en 1878 cet établissement, à l’origine un asile destiné aux plus démunis de la capitale. Il avait, lui, à l’image de son Maître, entendu le cri des malheureux et il avait compris que, disciple du Christ guérisseur, il était appelé à faire jaillir l’espoir là où il y avait la désespérance. C’est ce qui se vit, pareillement, dans toutes les initiatives qui se réclament authentiquement de la charité du Christ. Vous êtes beaucoup, en cette chapelle ou, parmi les téléspectateurs, à représenter les associations qui œuvrent en ce sens. Frères et amis, ne cessons pas de relayer cette lumière qui s’est manifestée voici deux mille ans en terre de Palestine et qui ne cesse de nous dire : les « voyant » sont les « aimants » !

Références bibliques : 1 S 16 ; 1.6-7.10-13a ; Ps 22 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

Référence des chants :