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Jean 9, l’aveugle né

Pour comprendre cet évangile, il nous faut commencer par la fin. Jésus apostrophe durement les pharisiens : «Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais du moment que vous dites : ‘nous voyons !’, votre péché demeure».

Le parcours de l’aveugle-né est en effet exemplaire. Celui des disciples est un chemin de conversion tandis que celui des religieux est lamentable. Les disciples sont bardés du catéchisme de leur temps. Ils croyaient que toute maladie était le signe d’un péché.

"Alors, que dire de celui qui était né aveugle ? Qui avait péché ?" demandent-ils à Jésus. "Lui, mais c’est improbable qu’il ait pu pécher avant que de naître ! Ses parents ? Mais Jérémie, Ezéchiel, n’ont-ils pas écrit, il y a déjà longtemps, que les enfants ne souffriraient plus en raison du péché de leurs parents ?"

Jésus se situe beaucoup plus haut. Il voit dans le malheur qui accable cet homme l’occasion offerte à Dieu de manifester sa gloire. Cela seul lui importe.

Il n’est pas venu pour distribuer des blâmes ; il est venu pour guérir. Il n’est pas venu enfoncer les pécheurs dans leur culpabilité, il est là pour qu’ils retrouvent l’espérance et la vie. Il n’est pas venu souligner les défauts, il est venu rétablir la confiance : confiance en soi, confiance en Dieu. Il ouvre les yeux, il ouvre l’avenir.

L’aveugle-né avance pas à pas, de la cécité la plus totale à la vision claire, puis à la confiance, qui illumine les yeux de son coeur. Il accomplit le pèlerinage de la foi : guéri par l’homme qui lui a dit d’aller se laver, il en vient peu à peu à reconnaître le Fils de Dieu venu illuminer sa vie toute entière.

L’aveugle né a pu cheminer vers cette Lumière parce qu’il se sait handicapé. Il sait qu’il a besoin des autres – et du Christ.

Au contraire, les pharisiens, eux, s’enfoncent dans les ténèbres. Ils croient savoir. Ils disent qu’ils voient, et leur assurance les aveugle. Incapables de se réjouir du bien que fait Jésus, ils l’accusent d’être un pécheur ! Ces maîtres de la loi sont aveuglés et ils bafouillent.

Ce renversement de situation est bien dans la manière de Jésus. Et tout cela se déroule en son absence. Il était là, au début et il redonna la vue. Il remet sur le chemin celui dont tout le monde pensait qu’il était hors-jeu.

Le reste se met en branle à partir de là. Tout bouge, parce que Jésus a posé un geste d’amour qui est un geste de vie, de guérison. Avec Jésus, les damnés de la terre font bouger le monde.

Le cheminement de l’aveugle est à l’image de celui de tous les catéchumènes qui, en ce temps de carême, cheminent dans la foi et se préparent au baptême dans la lumière de la sainte nuit de Pâques.

Aveugles, frères et soeurs, nous le sommes tous. D’ailleurs l’expression grecque utilisée par Jean le suggère, il parle de l’aveugle-né, mais sans article défini. Il nous donne à croire que l’aveugle-né représente l’humanité tout entière. Aveugles, nous le sommes tous.

Mais je pense d’abord à tous ceux ici, ou devant leur écran, qui se sentent mal. Je pense à vous qui vous aimez si peu, ou qui ne vous sentez pas aimés du tout ; à vous qui souffrez sans trop savoir pourquoi, à vous qui ne savez pas dans quelle direction vous engager ; à vous qui peut-être pensez avoir raté votre vie.

Ne vous posez pas la question qui brûlait les lèvres des disciples pour savoir qui est coupable. Approchez vous du Christ. Il peut faire en sorte que dans votre souffrance se manifeste aujourd’hui l’amour de Dieu.

C’est à vous que Jésus déclare : «Je suis la lumière du monde». A vous qu’il ne demande qu’une seule chose : «Crois-tu au Fils de l’homme ? Tu le vois, c’est lui qui te parle !». A vous, qu’il veut, aujourd’hui, être présent !

Venez au devant de lui, dites-lui simplement : «Seigneur, que je vois !» Et faites-lui le signe qui lui permette de vous dire à son tour : «Ta foi t’a sauvé».

Aveugles, nous le sommes tous. Je pense à tous ceux, ici et partout, qui, comme moi peut-être, ne s’estiment pas aveugles au fond, mais croyants. C’est pour nous aussi que le Christ se présente aujourd’hui. Nous croyons tout savoir. Peut-être même que si nous nous reconnaissons pécheurs, nous estimons savoir où se situe notre péché.

Malheur à nous si nous en sommes là, car à nous s’adresse alors ce message : «du moment que vous dites : ‘nous voyons !’, votre péché demeure ».

Ce temps de carême nous est donné pour recevoir de nouveau la lumière de l’évangile, là où l’obscurité nous rend aveugles. Alors, demandons, aujourd’hui que cette lumière nous révèle où se situe notre aveuglement.

Parmi la cécité dans laquelle sans aucun doute nous nous débattons aujourd’hui, il y a celle de vivre dans un monde où, membres d’un des pays les plus riches du monde, nous avons laissé la misère s’installer plus fortement qu’il y a trente ans : 4 millions de personnes en France vivent au dessous du niveau de pauvreté, tandis que 2,8 milliards d’humains n’ont pas même deux € par jour pour vivre.

Aveugles en effet nous le sommes par notre manière de vivre, notre bien être et notre train de vie souvent. Aveugles nous le sommes par la façon dont nous participons d’une société qui abîme la terre, qui gaspille l’énergie, qui ne partage pratiquement rien de son superflu. Notre pays ne verse, comme aide publique au développement, que 0.34% de son budget, même pas la moitié de ce que nous avons promis, et 30 fois moins que la dîme de la Bible ! Et lorsque nous donnons 5,3 milliards d’€ pour le développement, nous vendons des armes à hauteur de 6,5 milliards d’€ !

Aveuglés, nous le sommes encore, lorsque nous accusons les pauvres d’être à l’origine de leurs malheurs, nous les disons aveugles, et rejetons sur eux la cause de leur pauvreté, les accusant soit eux-mêmes soit leurs parents du péché de leur misère.

Je repense à cette phrase terrible de M. Cartier : "les peuples du tiers-monde ont voulu l’indépendance, qu’ils se débrouillent". Nous ne le disons sans doute pas, mais dans les faits, qu’avons nous fait pour ne pas les laisser se débrouiller ?

Frères et soeurs, je n’ai pris qu’un exemple.

C’est celui que le saint Père nous rappelle dans son message pour le carême. Il nous dit : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement». Quand je pense que dimanche prochain, par votre collecte de carême, nous allons sans doute donner, comme l’an dernier, 10 millions d’€, je vous l’avoue, j’ai presque honte ! Car le téléthon, tout seul, en ramasse 70 millions. Et je n’ai pas encore entendu dire, qu’à cause du téléthon, des donateurs s’étaient privés de vacances !

Alors, avec vous, je fais monter cette prière à Dieu notre Père : "Fais, Seigneur Jésus, que je vois. Je ne sais pas comment faire, mais avec ta grâce, aidé par mes frères et soeurs en Eglise, je te le demande. Fais-moi reconnaître que tout ce que j’ai, je l’ai reçu de toi, non pas pour moi tout seul, mais afin que personne ne manque du nécessaire. Permets qu’à l’exemple des premiers chrétiens, de François d’Assise et de Charles de Foucauld, je ne considère plus jamais que ce que je possède m’appartient. Fais-moi un coeur qui ne partage pas du bout des lèvres, mais en vérité et à la hauteur du besoin de mes frères et de mes soeurs. Alors, avec Marie, Ta douce mère, je pourrai chanter à jamais les merveilles de ce Père qui vient et renverse les puissants de leur trône, qui renvoie les riches les mains vides, qui élève les humbles et comble de bien les affamés.»

Références bibliques :

Référence des chants :