Vers l’an de grâce 1260, alors que l’église où nous sommes n’existait pas encore mais que tout près d’ici, là où est la place de la République, se dressait le donjon du Temple de Paris et son église Sainte-Marie-du-Temple qui justifie la présence parmi nous de l’ordre de Malte — vers l’an 1260, donc, Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, se vit demander par le roi saint Louis s’il préférait la lèpre ou le péché mortel. Le bon Joinville répondit qu’il n’y avait rien de pire que la lèpre. Le roi répliqua qu’il craignait plus encore le péché.

Longtemps j’ai pensé, comme Joinville sans doute, que saint Louis exagérait. La lèpre !

Et j’avais le même sentiment quant à l’Évangile que nous venons d’entendre. Persuadé, comme nous tous, je crois, de la miséricorde de Dieu, je ne comprenais pas ces malédictions de Jésus. Je n’étais pas loin de penser que Jésus exagère, lui aussi…

Je crois qu’il faut être un peu adulte pour comprendre. Et par « adulte » je n’entends pas avoir platement dépassé l’âge de quarante ans, comme c’est mon cas, mais avoir la responsabilité d’autrui.

Être père ou mère, être éducateur, éducatrice, hospitalier, hospitalière, aumônier, pasteur — avoir la charge d’une ou plusieurs personnes que l’on aime. Et connaître alors cette crainte constante de mal faire, pire, de faire mal.

Si Jésus, et saint Louis à sa suite, éprouvent une telle horreur du mal, c’est qu’ils aiment ces « petits » que le père leur a donnés. Et que ces « petits » passent avant tout, avant notre égoïsme, avant nos désirs, avant notre vie même.

C’est là le seul fondement de la morale chrétienne. Le reste, ce sont des raisonnements et des cas particuliers. Mais le seul fondement, c’est : ne fais de mal à personne. Fais du bien.

Ne fais du mal à personne parce que si tu aimes, tu ne peux pas faire du mal. Fais du bien parce que si tu aimes, tu ne peux que vouloir faire du bien.

De sorte que la morale chrétienne n’est pas un code, une construction légale, un édifice de contraintes ; c’est la simple conséquence, immédiate, naturelle, de l’amour. Comme le résume radicalement saint Augustin, « Aime et fais ce que tu veux. » Si tu aimes, la seule idée de faire du mal t’effraie ; tandis que l’idée de faire du bien, de servir, d’aider, soigner, enseigner, offrir, consoler — l’idée de faire du bien te remplit de joie et même d’impatience.

Parler de morale sans la fonder sur l’amour n’a pas beaucoup de sens. Mais la fonder sur l’amour rend la morale passionnée. Le cri de Jésus, et le cri de Saint Louis, sont des cris du cœur, non pas un propos distancié et théorique. Des cris du cœur qui craint de blesser ceux qu’il aime, qui se réjouit de servir et soigner ceux qu’il aime.

Oui, pour comprendre cet Évangile, il faut avoir du cœur. Et demander du cœur à Jésus, source de tout amour. Jusqu’à ce que notre mal nous effraie, jusqu’à ce que notre charité nous comble de joie.