Frères et sœurs, la vie spirituelle est un chemin, non un repli sur son petit ego. « Pars de ton pays, laisse ta famille et la maison de ton père, va ! », s’entend dire Abraham à l’intime de lui-même. Peut-être avez-vous vu ce beau film d’il y a quelques années : « Va, vis et deviens ! », disait une maman à son fils qui devait s’exiler. Se mettre en route, ce qui suppose toujours quelques renoncements, et marcher ! C’est une décision, mais qui est réponse à un appel. Telle est bien l’originalité de la foi chrétienne : un Dieu qui nous appelle à sortir de nous-mêmes pour aller vers un pays que l’on devine à l’horizon, mais qu’on ne voit pas encore, sinon dans la foi : ce pays, je te le montrerai.

Tentations de Jésus et des apôtres

Jésus aussi a quitté son pays, son village de Nazareth, et il a pris le chemin qui, en passant par Jérusalem, le conduira vers le Royaume de la Pâque éternelle. Lors de son baptême, qui inaugure sa mission, il a entendu cette voix des cieux : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » Il est alors parti au désert. Oui, il est Fils, mais de quel Père ? Un Dieu qui lui permettrait de changer les pierres en pain, d’échapper à la souffrance et de régner sur tous les royaumes du monde ? Ou bien un Dieu dont la parole est nourrissante, un Dieu qui est amour quel qu’en soit le prix de souffrance, un Dieu qui invite à servir ? Au désert, Jésus a ajusté sa relation à Dieu. En effet, la poutre horizontale de la croix qu’il devra un jour porter, celle qui embrasse le monde, ne tient que grâce à sa partie verticale, enracinée Dieu.

Lucide donc, Jésus s’est alors mis en route, se choisissant des disciples pour l’accompagner – on n’annonce pas tout seul un royaume d’amour ! Eux aussi ont quitté leur pays, leur père, pour répondre à un appel, habités par la seule confiance. Juste avant le récit d’aujourd’hui, Jésus leur a demandé qui il était à leurs yeux. Pierre a répondu : « Le Christ, le Fils du Dieu vivant », faisant écho à la voix du Baptême. Aussitôt Jésus, se souvenant des tentations du désert, les a avertis : oui, mais cela ne m’épargnera pas les difficultés du chemin. « Il lui fallait aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup, y être tué et, le troisième jour, ressusciter. »

« Non, cela ne t’arrivera pas », lui dit Pierre. Les apôtres connaissent à leur tour la tentation. Jésus prend alors avec lui Pierre, Jacques et Jean sur la montagne, lieu de la rencontre de Dieu. Un moment d’intense lumière. Un éclair dans la nuit. Juste de quoi continuer le chemin. Sans trop bien comprendre – car il s’agit déjà des premières lueurs de Pâques qui se reflètent sur le visage de celui qui vient d’annoncer sa mort – les trois disciples se sont vu confirmée l’identité de Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! » Moïse et Élie manifestent le profond accord de Jésus avec toute l’histoire sainte de son peuple. Mais pas question de s’installer, il faut redescendre et marcher vers Jérusalem, avec lui.

Notre chemin de Carême

Comment vivons-nous notre vie spirituelle ? Comme un ensemble de petites pratiques qui nous donnent bonne conscience ? Comme une collection de croyances qui nous fournissent des réponses sûres aux questions difficiles de la vie ? Ou comme la réponse à un appel intérieur, comme une aventure à la suite de Jésus ? Le trapéziste dans le ciel du cirque, à un moment donné, doit lâcher son trapèze et de se lancer vers son compagnon. Seule la confiance lui permet ce saut. Il en va de même pour le croyant. La foi est un saut : Dieu sera au rendez-vous. Il me tend les bras.

« Si le Christ n’est pas ressuscité, dira saint Paul, nous sommes les plus malheureux des hommes » (1Co 15,14). Mais si vraiment la tombe était vide ce jour-là, si j’ai parfois perçu les premières lueurs de Pâques sur la montagne, alors la route devient possible et une joie secrète peut nous habiter tout au long de la marche. Le Carême, frères et sœurs, consiste à libérer de l’espace intérieur pour qu’une expérience comme celle de Jésus au désert ou celle des apôtres sur la montagne soit possible. Jeûner n’est pas seulement une question alimentaire, mais une libération de tout ce qui nous encombre – accumulation de biens, consommation sans frein, obsession de la santé, souci frénétique de notre réputation, loisirs exagérés… – pour ajuster notre relation à Dieu et redécouvrir le visage lumineux du Christ.

Porter sa croix

La souffrance ne nous sera pas épargnée, mais elle aura un sens. « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile », disait saint Paul à Timothée.

En songe, un homme vit l’existence sur terre comme une longue procession. Chacun allait d’un pas lent, une croix sur les épaules. Lui-même était du cortège. Au bout d’un certain temps, il estima que sa croix était trop longue, et donc trop lourde. Elle le ralentissait. Il la raccourcit donc d’une belle longueur. Sa marche se fit plus rapide. Il arriva ainsi au bord d’un ravin sans pont, ni passerelle, que ses compagnons de route semblaient franchir aisément. Au-delà, on pouvait percevoir une merveilleuse contrée. Chacun descendait sa croix des épaules, la posait sur les deux bords du ravin et franchissait ainsi le gouffre. Les croix semblaient faites sur mesure. Tous passèrent, sauf lui. La sienne, en effet, était maintenant trop courte.

Frères et sœurs, que brillent déjà pour nous, dans cette Eucharistie, les premières lueurs de Pâques !

Références bibliques : Gn 12, 1-4 ; Ps 32 ; 2 Tm 1, 8-10 ; Mt 17, 1-9

Référence des chants :