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Peut-être êtes-vous devant votre écran de TV, ce matin, cher ami ? Si je vous demande cela, c’est parce que je me souviens de ce que vous m’avez dit si souvent : « Rien ne me déçoit plus que d’entendre proclamer, à la messe, des textes de la Bible auxquels je ne comprends rien. » Et vous ajoutiez : « Ne pourrait-on pas nous épargner ces textes incompréhensibles et choisir des passages plus porteurs ? » Eh bien ! Je ne voudrais pas que, ce matin, vous leviez encore les yeux au ciel, découragés, devant l’évangile déroutant que nous venons de proclamer.

D’abord, ce texte contient deux récits qui n’ont apparemment pas grand chose à voir l’un avec l’autre. Mais l’un et l’autre ont une signification immense. Ce sont deux paroles que le Christ nous adresse aujourd’hui, l’une pour nous encourager et l’autre pour nous mettre en garde.

La première parole pour nous encourager. Oui, nous sommes parfois découragés. Avoir la foi, qu’est-ce que ça change ? À quoi ça sert de croire ? Les croyants ont-ils changé le monde depuis 2000 ans ? Et comme les apôtres, nous disons : « Seigneur, augmente en nous la foi ! » Jésus nous fait une étrange réponse. C’est comme s’il disait qu’il ne faut pas parler de la foi en termes de quantité mais de qualité. De quelle foi parlez-vous ? Dans toutes religions, en effet, la foi peut se pervertir. Elle peut fabriquer des croyants ou des fanatiques. L’actualité nous le rappelle tragiquement. Au long de l’Histoire, les chrétiens eux-mêmes n’y ont pas échappé. Alors, de quelle foi parlez-vous ? Si c’est la foi au Dieu Amour, vous en auriez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : « Déracine-toi, et va te planter dans la mer », il vous obéirait !

Les images n’ont pas été choisies au hasard. Graine de moutarde et sycomore. La plus petite de toutes les graines et le plus majestueux des arbres. L’opposition entre les deux est radicale, mais il les faut tous les deux pour dire la foi : ce petit rien insaisissable dont les effets sont sans mesure. Un petit rien comme une pincée de sel invisible mais indispensable. Un petit rien comme un peu de levain qui fait lever toute la pâte. Un petit rien comme une petite semence qui peut devenir un grand arbre.

Un arbre qui ira se planter dans la mer ! C’est l’image la plus forte. L’arbre, symbole de vie par excellence, et la mer symbole de mort. Les Juifs, en effet, considéraient la mer comme le lieu des puissances du mal. La foi au Dieu Amour peut donc faire surgir la vie jusque dans les décors de mort !

Vous me direz : « C’est de la littérature. Donnez-nous des noms de croyants qui ont fait surgir la vie dans les décors de mort. »

Vous n’en connaissez pas de ces chrétiens qui savent creuser un sillon, ouvrir une espérance là où tout le monde désespère ? Ils puisent leur force dans la foi au Christ. C’est leur enracinement dans la prière qui les a le plus souvent poussés à se lever pour changer la vie autour d’eux et dans le monde.

L’Histoire des chrétiens est pleine de ces grands témoins qui ont planté la vie jusque dans les décors de mort. Tout près de nous, il y a cinquante ans. Connaissez-vous les noms de Maximilien Kolbe, Dietrich Bonhoeffer, Édith Stein ? Il y a cinq ans, Pierre Claverie, les sept moines de Tibhirine ? Jusque dans l’enfer des camps de concentration ou dans l’horreur d’un monde de violence, ils ont pris conscience qu’ils étaient responsables de rendre Dieu présent dans cet univers de mort. De tels témoins sauvent le monde !

On parle des saints, des personnages d’exception, mais que dire de tant d’hommes, de femmes ignorés qui donnent leur vie jour après jour obscurément. La petite graine de moutarde vit en eux, à leur insu peut-être, ils ne le savent même pas, c’est Dieu qui l’a semée.

J’ai lu dans un très beau livre cette superbe allégorie. On raconte à Prague qu’un homme religieux fut, un jour, pris sous le jet de pierres d’une troupe d’enfants et que les pierres, en l’atteignant, se transformèrent en boutons de roses. Si cet homme de Dieu transformait les pierres en boutons de roses, c’est qu’il aimait tellement les enfants qu’il ne pouvait leur permettre de devenir les assassins d’un vieillard.

De la poésie, tout cela ? Oui… Un rêve ? Oui… Mais c’est le rêve de Dieu ! C’est lui qui sème l’amour dans nos coeurs, un amour qui peut faire des miracles. Ce petit rien insaisissable dont les effets sont sans mesure.

C’était la première parole du Christ pour nous encourager. Voici la deuxième pour nous mettre en garde.

Jésus racontait l’histoire des serviteurs, on devrait dire des esclaves, auxquels le maître ne devait rien, selon la pratique inhumaine de ce temps-là. Inutile de vous dire que Jésus n’a pas raconté cette histoire pour légitimer cette inégalité cruelle. C’était, comme dans toutes les paraboles, pour piquer l’attention de ses disciples et leur dire clairement : « Quand vous avez fait tout ce que Dieu vous commande, vous n’avez fait que votre devoir, comme des serviteurs, voilà tout. »

Cette parole s’adresse à nous. Cessons de nous enorgueillir de ce que nous faisons, de ce que nous faisons de bien, des services que nous rendons. Cessons de soupeser notre utilité, nos mérites. Cessons de nous prendre au sérieux. Nous oublions que c’est Dieu qui nous a donné d’être ce que nous sommes et de faire ce que nous faisons. Quand nous disons que nous avons du talent, nous oublions que c’est Dieu qui nous l’a confié. Nous n’en sommes pas les propriétaires. Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?

Voilà les deux paroles essentielles que le Christ nous adresse aujourd’hui. On les croyait étrangères l’une à l’autre. En fait, elles n’en font qu’une. Si nous voulons déplacer les montagnes et déraciner les arbres, pour reprendre les mots de la parabole, faire surgir la vie jusque dans les décors de mort, il nous suffit d’être de bons et fidèles serviteurs, là où nous sommes, tout simplement.

Références bibliques :

Référence des chants :