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L’avez-vous remarqué ? Quand, dans la parabole que nous venons d’écouter, le riche, du fond du séjour des morts, en appelle à Abraham, celui-ci exprime son impuissance en lui disant : « Mon enfant »…

Eh bien, permettez-moi de vous dire à mon tour en ce dimanche une expression affectueuse : « Mes amis ! » Oui : « Mes amis ! » Mes amis il faut que nous en prenions conscience : l’Évangile ne nous raconte pas que des choses agréables, et surtout par des histoires doucereuses…

Vous savez que le mot « Évangile » est d’origine grecque et qu’il signifie « Bonne Nouvelle». Mais l’Évangile n’est pas « bonne nouvelle » pour n’importe qui ! L’Évangile est bonne nouvelle annoncée aux pauvres, aux petits, aux mal-aimés, aux marginalisés, aux exploités… Et il se présente, en revanche, comme « mauvaise nouvelle » pour ceux qui n’ont pas de pitié pour leurs frères, ceux qui refusent d’aimer et de partager, ceux qui ne veulent pas être solidaires… Nous connaissons tous ce recueil de paroles de Jésus appelé le « Sermon sur la montagne » ou « Les béatitudes ». Or l’Évangile selon Luc fait suivre les béatitudes de quatre annonces de malheurs. « Malheur à vous qui possédez des richesses, s’écrie Jésus ! Malheur à vous qui avez tout à satiété maintenant ! Malheur à vous qui riez ! Malheur à vous dont on dit du bien ! »…

La parabole d’aujourd’hui, appelée « parabole du riche et du pauvre Lazare », est, en vérité, terrible. Car elle exprime de manière radicale que Dieu est celui qui secourt le pauvre, au point que le pauvre peut être appelé « Lazare », c’est-à-dire en hébreu « Dieu a secouru », mais qu’Il se détourne de celui qui possède (argent, pouvoir, savoir…) dès lors que celui qui a est indifférent à la misère de son peuple. II s’en détourne tellement que l’Évangile ne lui donne pas de nom !

Mais qui est ce riche ? Ce n’est pas une caricature de riche. Il y a bien pire que lui ! Ainsi, s’il n’a pas le souci du pauvre qui est installé devant chez lui, au moins ne cherche-t-il pas à le chasser loin de sa demeure ! Les amis du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri avec lesquels nous célébrons aujourd’hui, font régulièrement l’expérience de ces gens, souvent des nouveaux venus dans le quartier de la Guillotière, qui voudraient que les sans-logis, les hommes de la rue, s’en aillent un peu plus loin, « chez les autres »… Eh bien le riche de la parabole, lui n’est pas comme cela !

Ce n’est pas un homme exceptionnel, ce riche ! C’est un peu de vous ! C’est un peu de moi ! Un peu… ou même beaucoup ! C’est moi, quand je mange à dix heures un pain au chocolat, et qui détourne la tête quand je vois s’avancer un petit Tzigane roumain qui « fait la manche ». C’est encore moi quand je reviens d’un séjour merveilleux de quinze jours au Maroc, et qui ne veux pas entendre parler du « sans papiers » marocain qui, sans travail chez lui, est venu tenter sa chance dans notre pays plus favorisé que le sien. C’est encore moi qui râle quand le TGV a quinze minutes de retard, alors que dans certaines régions du monde, des foules entières meurent en attendant durant des semaines des secours en vivres ou en eau…

L’Occident a vécu ces dernières semaines un traumatisme profond. La puissante Amérique qui se croyait invincible a été cruellement atteinte par des attaques terroristes qui ont mis en évidence sa fragilité. Quelque six mille ou sept mille morts, des milliers de familles endeuillées, des centaines de milliers d’emplois supprimés ou menacés… « Pourquoi nous ? » se sont demandés les Américains ? « Et si ça nous arrivait à nous ? » s’interrogent à leur tour les Européens. Ce qui s’est passé est ignoble, c’est un crime contre l’humanité, toute l’humanité. Mais les Occidentaux savent-ils qu’en beaucoup d’autres lieux du monde, des milliers, des centaines de milliers, des millions d’hommes vivent régulièrement des tragédies aussi monstrueuses, et que l’Occident en est souvent responsable ? « Nous sommes tous Américains ! » se sont exclamées un certain nombre de personnalités européennes, et cette solidarité avait ses mérites. Mais combien avaient dit auparavant ou disent : « Nous sommes tous Algériens », alors que plus de cent vingt mille personnes ont été tuées en Algérie ces dix dernières années du fait de la terreur islamiste ? Combien ont dit ou disent : « Nous sommes tous Irakiens », alors qu’un demi-million d’enfants est mort en Irak depuis 1991 à cause de l’embargo imposé par les États-Unis ? Combien ont dit ou disent : « Nous sommes tous Palestiniens » en face du désespoir des enfants de Gaza et de Galilée ? Combien ont dit ou disent : « Nous sommes tous Africains », alors que sur 22 millions de malades du sida dans le monde, 17 sont Africains et n’ont pas accès aux médicaments produits par les riches firmes pharmaceutiques occidentales ? Combien ont dit ou vont dire : « Nous sommes tous des Afghans », alors qu’actuellement cinq millions d’Afghans au moins sont touchés par la famine ?…

Je pourrais mes amis égrainer ainsi des heures durant les malheurs des trois-quarts de l’humanité. Les exemples que j’ai cités suffisent à rappeler que la parole contenue dans l’Évangile de ce dimanche : « Un grand abîme a été mis entre vous et nous » est plus que jamais d’actualité. Oui il y a un grand abîme entre les favorisés de la terre, auxquels appartiennent une grande partie des Occidentaux, et les pauvres de la terre… Il y a un grand abîme entre la vie assez confortable que beaucoup d’entre nous – à commencer par moi – nous menons, et la détresse épouvantable de tant d’autres enfants de Dieu. Alors que faire pour combler cet abîme ? Que faire pour que nous les riches (on est toujours plus riches que d’autres…), nous ne nous retrouvions pas un jour au séjour des morts en train d’appeler Abraham au secours, avec Abraham nous répondant : « Mon enfant, tu as déjà reçu le bonheur pendant ta vie… » ?

Les solutions à apporter à la misère du monde sont complexes et nous n’en sommes pas forcément maîtres. Mais au moins pouvons-nous ne pas être indifférents ! Au moins pouvons-nous partager, donner un peu de ce que nous avons ! Au moins pouvons-nous manifester notre compassion, notre miséricorde, notre solidarité ! L’Œuvre Notre-Dame des Sans-Abri à Lyon dont nous fêtons les cinquante ans est une de ces institutions qui nous offrent la possibilité de partager avec tous les « Lazares » qui errent dans nos villes. Ailleurs il y en a d’autres. L’Église Catholique de France peut également se féliciter de mettre au service de la solidarité deux grands organismes : le Secours Catholique d’une part, le CCFD, Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement d’autre part. Vous les connaissez. Est-ce que vous les soutenez assez ? Mes amis, vous l’aurez remarqué, le riche de la parabole ne s’est pas retrouvé au séjour des morts, loin de Dieu par punition. Il s’est retrouvé loin de Dieu parce qu’il a mis lui-même, dans sa vie, une distance entre lui et Lazare, parce qu’il n’a pas voulu vivre dans la proximité avec « Dieu qui secourt ». Il est encore temps pour nous de réagir !

Références bibliques :

Référence des chants :