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Frères et soeurs, nous venons de lire que les apôtres se demandaient entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».

Ne partageons-nous pas la même interrogation ? Pourtant les croyants ne savent-ils pas ce que veut dire la résurrection ? Ne disent-ils pas y croire, chaque dimanche, en reprenant le Credo ? Disons lucidement que le plus souvent, les croyants croient qu’ils savent mais savent-ils vraiment ce qu’ils croient ? Savons-nous ce que nous croyons quand nous disons que Jésus est ressuscité ? Il est heureux que l’évangile de Marc n’escamote pas cette interrogation et n’allons pas trop vite nous en prémunir car nous risquerions trop vite de nous faire croire à nous-mêmes que nous croyons ce que disons.

Certes, il est facile de croire à la résurrection comme on attend le « happy end » d’un drame ; à la fin tout finit bien, le héros injustement attaqué et blessé à mort tient sa revanche. Trompettes et générique de fin. Et chacun quitte la salle de cinéma diverti et soulagé.

Aurions-nous oublié que les évangiles ne tirent pas de ficelles aussi grossières ? Celui de Marc se termine par le désarroi des femmes venues au tombeau et qui ne savent trop que penser de la disparition du cadavre. Le texte dit même qu’elles ont peur. Tout le contraire du clap de fin d’un film à l’eau de rose. Pourquoi cette peur ? Pourquoi cette interrogation des disciples ? Parce qu’on ne peut croire en la résurrection du Christ qu’en suivant le même « scénario » que le sien. Or ce scénario ose bouleverser tout ce à quoi nous aspirons quand nous désirons vivre. On y lit en effet : « qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8, 35). Notez bien que ces paroles tout à fait cruciales sont placées juste avant le récit de la Transfiguration que la liturgie nous propose chaque année, en ce deuxième dimanche de carême. Sans elles, la méprise serait totale sur le sens de la Transfiguration ; d’ailleurs Pierre, Jacques et Jean sont tombés dans le panneau. Ils s’imaginent comme nous au cinéma devant une scène particulièrement spectaculaire ou sensationnelle : on aimerait que ça dure, que le film continue à nous en mettre « plein la vue », comme on dit. Pierre serait même prêt à camper là, devant le spectacle plaisant de ses fantasmes de grandeur. Il est vrai que quand Jésus lui a dit, quelques lignes plus tôt dans le même évangile, qu’il allait monter à Jérusalem pour y mourir après avoir été rejeté, Pierre n’a rien voulu entendre. Il s’est même mis en colère contre son héros, lui reprochant vivement ses tendances suicidaires. Comme la plupart des hommes, Pierre vit par procuration. Il anticipe déjà la gloire future de son « grand homme », la réussite finale de son champion. Il rêve tout haut, excusez de l’anachronisme, que son « acteur fétiche », le messie décroche un « césar » !

Un « césar » pour le Christ ! L’ironie du propos souligne la bêtise de Pierre – et la nôtre. Nous confondons le Royaume des cieux avec l’écran de notre imaginaire. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », corrige le Christ. Laissez à vos fantasmes vos envies de puissance mais ne les laissez jamais défigurer vos vies. Quand l’homme « fait son cinéma », il ne compte plus les victimes de ses folies des grandeurs. Quand le Christ prend à parti les disciples qui se disputent entre eux pour savoir qui est le plus grand d’entre eux, il leur présente un enfant, il leur fait voir le visage qu’ils auront quand ils comprendront que la petitesse est la véritable grandeur.

La transfiguration du Christ ? C’est la révélation de son regard d’enfant. Un regard lumineux, un regard ouvert, un regard confiant. Pourtant, le visage du Christ n’est-il pas déjà marqué de l’angoisse qui va le faire suer à sang la veille de sa passion ? Certes, la transfiguration n’est pas du maquillage, le Christ n’est pas un « figurant ». Son visage est déjà celui qu’avait entrevu le prophète Isaïe : « il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, […], tel celui devant qui l’on cache son visage » (Is 53, 2-3). Le Christ ne cherche pas la lumière des projecteurs, il n’a jamais cherché à plaire ; d’ailleurs, aussitôt que les foules reportaient sur lui ses envies de grandeur, Jésus se cachait à leur vue.

D’où lui venait alors cette lumière qui le transfigurait de l’intérieur ? Si Jésus n’ignore pas la fin tragique qui sera la sienne, il n’a jamais douté de la bonté et, j’ajoute, de la beauté du « scénario » de sa vie. Pourquoi ? Jésus ne « jouait » pas un rôle mais donnait sa vie. Et il la donnait parce qu’il n’oubliait pas qu’elle est offerte sans contrepartie. C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de la perdre. On refuse de perdre uniquement ce qu’on craint de ne pas recevoir. Jésus sait que tout lui a été donné par son Père : la vie et la mort et, surtout, la mort de la mort et la vie de la vie, la vie vivante. Nourrir des fantasmes de pouvoir et de gloire, c’est donner un acompte à la mort. Pourquoi ? Parce que le pouvoir et la gloire ne viennent que de notre peur de perdre. Or, avoir peur de perdre, c’est déjà avoir perdu la confiance sans laquelle aucune vie n’est vivante. C’est déjà être perdu, comme Pierre, comme les disciples, comme les femmes au tombeau.

À la fin, l’évangile de ce jour fait tomber le rideau afin de cacher l’écran de fumée de nos rêves de gloire déçus. Il nous reste uniquement une parole à écouter et à savourer : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Qui est ce Fils ? C’est toi qui écoute et dont le visage, devenu soudain celui d’un enfant, se réjouit d’avoir été choisi pour le rôle principal d’une vie qui a pour scénario : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9, 35).