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«Qui veut gagner des millions de miettes ?»

Avons-nous bien entendu ? Le Christ, surpris en flagrant délit d’intolérance et de mépris ?

Cette réaction de notre part est normale. Elle montre notre sensibilité et notre refus de voir une personne maltraitée, qui plus est, par le Christ. Le silence, puis la parole du Christ sur les miettes et les petits chiens nous laissent sans voix. Comme nous pensons bien que Jésus ne peut pas insulter quelqu’un, il nous faudra creuser plus en profondeur cet Évangile. Pas à pas, nous allons le relire pour en tirer un bienfait spirituel et enlever cette impression désagréable de malaise.

La scène se déroule au nord du lac de Tibériade, non loin du Liban, aux frontières d’Israël. Cette femme est syro-phénicienne, elle n’est pas juive et elle va sortir de son territoire, nous précise l’Évangile. Comme si elle sortait de ses limites. De fait, on va s’apercevoir que ce qu’elle demande est au-delà des capacités humaines : expulser un démon. Ainsi son parcours géographique est le symbole de sa demande spirituelle : trouver hors de son territoire quelqu’un qui peut sauver son enfant. Elle s’adresse donc à Jésus avec une expression qui nous rappelle celle de l’aveugle de Jéricho : «Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David». L’homme de Jéricho était juif : cela pouvait se comprendre ; mais cette femme n’est pas juive et c’est cela qui est étonnant. Car elle dit trois choses impressionnantes :

1. Une demande de miséricorde, comme on en demande à Dieu, pas à un homme.
2. Un cri vers « le Fils de David », qui est une expression judaïsante, messianique.
3. Et un appel pour sa fille, rien que pour elle.

Cette femme, qui est une païenne aux yeux des Juifs, a une connaissance et une déférence religieuses qu’un Juif peut lui envier. Ainsi ce qui apparaît dur et méprisant dans la bouche du Christ, peut être accueilli comme un test, une épreuve que Jésus Christ impose à cette femme parce qu’elle est païenne, parce qu’elle ne vient pas du judaïsme.

De fait, elle représente plus qu’elle-même. A elle seule, elle est un peuple, elle est un monde : le monde des chercheurs de Dieu : ceux qui pourraient penser qu’il suffit d’appuyer sur le bouton « Seigneur ! Seigneur ! » pour être exaucés. La vie de foi n’est pas un rapport d’intérêt, c’est une adoration et une reconnaissance. Dieu n’est pas là pour faire notre volonté. Nous sommes là pour faire la sienne par l’intermédiaire du Christ. Il ne faut pas aller trop vite et penser que se convertir, c’est simplement appeler comme dans un self-service. Pour cela et pour nous, qui sommes plutôt issus du monde païen, Jésus va tester la foi de cette femme, il va la vexer spirituellement.

Il le fait aussi parce que ses Apôtres sont là. Ils sont tous juifs, et le Christ est venu annoncer que le choix d’Israël n’est pas au détriment des autres peuples, mais à leur bénéfice. Dans cet épisode, il semble que le Christ prépare l’entrée des autres peuples dans l’Alliance. Il est venu faire de Jérusalem ? la montagne de Sion ? «une maison de prière pour tous les peuples». C’est l’oracle d’Isaïe que nous avons relu tout à l’heure.

Mais voilà ! La mission du Christ est de préparer cela, non de le réaliser. Il est venu « pour les brebis perdues d’Israël ». C’est Israël, c’est l’Église, ce sont les Apôtres, qui auront cette mission de s’adresser à tous. Il y a l’heure d’Israël, puis il y a l’heure des païens. Entre les deux, il y a l’heure de la Croix pour rassembler Juifs et les non Juifs. Chaque chose en son temps. Pour l’heure, c’est le temps de l’épreuve de la foi, l’épreuve de la profondeur et de la justesse de la foi de ces nouveaux appelés. Cela doit coûter au Christ comme cela va coûter à cette femme.

Celle-ci revient à la charge, car l’amour qu’elle a pour sa fille et la conscience qu’elle a de la puissance de Dieu s’attirent irrésistiblement l’un l’autre : la voilà qui se prosterne devant Jésus et elle continue en l’appelant pour la seconde fois «Seigneur». Probablement ne connaît-elle pas son nom, mais seulement ses pouvoirs, et elle demande toujours pour sa fille, rien pour elle. Son amour est en train de mettre au monde sa foi.

C’est à ce moment que la réponse de Jésus sonne pour nous comme un faux pas dans ce beau dialogue : «Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens». Double humiliation :

. Les uns sont des enfants, les autres des petits chiens.
. Les uns ont du pain, les autres, des miettes.

Cela me fait penser à la parabole de Lazare et du riche. Les seuls qui font du bien à Lazare face au riche opulent, ce sont les petits chiens qui lèchent ses plaies. Jésus ne cherche-t-il pas à faire faire un chemin à cette femme : lui faire reconnaître quelle n’est pas, de fait, la première destinatrice de sa Parole. C’est Israël qui est enfanté dans la foi, en premier. Il y a un commencement : la Parole donnée à Israël. Il y a une fin : la Parole donnée à tous. Et ce temps est venu. A travers ce test douloureux, le Christ annonce que le temps des miettes est bientôt fini. La preuve : sa fille va guérir à l’instant même, car sa foi est vraie, sa foi est immense. L’humilité de cette femme et même l’humiliation de cette épreuve ont montré qu’elle avait une vraie conscience de ce qu’est la foi : elle ne considère pas que Dieu lui doit quelque chose, mais qu’elle pourrait bien se contenter des miettes du Festin que Dieu a préparé pour Israël. La foi est comme l’amour : non pas un dû, mais un don.

Cet Évangile nous donne, dans sa difficulté même, trois repères pour notre foi :

1. Le peuple de la Parole doit donner à manger la Parole non pas comme des miettes, mais comme un vrai repas. Sans la Parole de Dieu, l’homme est comme anorexique de Dieu.

2. La foi naît d’une épreuve qui n’est pas la même pour tous, mais qui vérifie sa profondeur : comme dans une famille, une épreuve teste l’amour qui unit les uns aux autres.

3. Enfin, il faut beaucoup d’humilité pour construire en nous un être croyant.

Puisse cette page d’Évangile contribuer à créer cet espace en nous.

Références bibliques :

Référence des chants :