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En ce lieu, 65 ans après les événements tragiques de la retenue d’Izourt où ont péri vingt-neuf Italiens et deux Français, jeunes pour la plupart, nous avons des questions à poser à Dieu comme Job ou les psalmistes ; nous sommes sur le point de lui intenter un procès : « Comment peux-tu voir cela ? Pourquoi permets-tu un tel gâchis de vies humaines ? ». Nous allons, tout à l’heure, chanter dans le psaume : « Les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables » (Ps 18, 10), mais nous aurons du mal à nous accorder à ces paroles résignées.

On a posé à Jésus ce genre de questions à propos de la chute de la tour de Siloé, qui avait fait huit victimes : « Pensez vous, leur répond-il, qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le dis ! Et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. » Parole difficile, mais parole d’Évangile, parole de Jésus ! Non, les catastrophes ne sont pas des punitions, mais elles nous rappellent l’urgence de la conversion. Que faisons-nous de nos vies ? Vers quoi nous orientons-nous, vers qui allons-nous, à qui nous confions-nous ? L’Évangile nous invite à nous tourner vers Dieu en toutes les circonstances de nos vies. L’homme a su, par le don de Dieu, acquérir de grandes maîtrises dans le cadre de son existence comme dans l’univers, comme nous le montrait voici dix jours un très beau film en trois dimensions lors du dixième anniversaire de la Cité de l’espace à Toulouse ; nous savons pourtant que nous n’avons guère de prise sur le temps qu’il fait ou qu’il fera : pluie, orages, beau fixe, brouillard se succèdent sans que nous puissions les provoquer quand bon nous semble. Cela peut nous rendre plus humbles, plus sensible à ce Royaume de Dieu qui est proche de nous comme sa Parole, selon la deuxième lecture de ce jour : « Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 14).

Que nous dit cette Parole au cœur, au-delà de nos questionnements, de nos scandales ? Saint Paul vient de l’exprimer avec splendeur : « Le Christ est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature : tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui » (Col 1, 15 17). Mais pour que tout ceci ne nous paraisse pas de belles images ou théories déconnectées de nos vies, il ajoute : « Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il doit avoir en tout la primauté ». Il accomplit tout et Dieu « a voulu tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (20). Jésus, Verbe créateur et aussi le Dieu fait homme, notre Rédempteur : en lui s’éclaire, au-delà de nos douleurs et de nos drames, notre condition humaine. Dans cette messe solennelle, qui actualise, qui rend présent – au sens très fort du mot – son sacrifice d’amour, nous nous offrons nous-mêmes, ainsi que nos frères d’Izourt de 1939, avec aussi toutes les victimes de la seconde guerre mondiale qui allait commencer quelques mois plus tard.

L’Évangile que nous venons d’entendre apporte non des réponses faciles à nos questions de fond, mais une figure, une présence. « La Parole est tout près de toi », nous disait le Deutéronome. De fait, Dieu se présente à nous comme le Prochain par excellence ; le Très-Haut est aussi le Tout-Proche comme le montre l’inoubliable parabole du Bon Samaritain, propre à saint Luc, connue de tout le monde. Jésus, Fils de Dieu, l’envoyé du Père, est celui qui est venu se pencher sur nos misères, sur nos drames, jusqu’au point de les faire siens pleinement. « Saisi de pitié », il nous prend en charge, non sur une monture, mais sur ses épaules, ce que symbolise le pallium posé sur mes épaules par le Saint-Père voici deux semaines. Il prend sur lui, il assume non seulement nos souffrances mais aussi notre mort, pour nous conduire à la Résurrection : telle est notre foi, comme nous la célébrons tout spécialement chaque « Jour du Seigneur », chaque dimanche.

Ce n’est pas tout. L’on n’est pas chrétien, disciple de Jésus Christ, si l’on ne se fait pas, à sa suite, le « prochain » de son frère. Un des signes de la grâce pascale, du passage de la mort à la vie, est cette proximité de cœur, cette fraternité généreuse que le drame d’Izourt suscite depuis quelques années entre Italiens et Français : les journées où nous sommes en témoignent hautement. Cette fraternité s’étend aux Espagnols, nos voisins, et aux Portugais, si présents dans notre pays : ainsi peut se construire une Europe ouverte à l’échange de nos dons, enracinée dans le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus. En nos tombes sont aussi nos racines pour de nouvelles floraisons : « Si le grain de blé ne tombe et ne meurt, il reste seul » a dit le Seigneur ressuscité.

Le Saint-Père vient de nous demander une plus grande attention respectueuse les uns aux autres dans les formes de notre liturgie latine, et nous voulons être avec lui dans cet effort généreux de réconciliation. Nous n’oublions pas non plus ses paroles et celles du grand Jean Paul II sur l’Eucharistie : chaque messe s’ouvre sur un engagement de proximité et de solidarité que le Bon Samaritain nous rappelle avec délicatesse, mais aussi avec une fermeté concrète. Les formes de nos rites nous ramènent ensemble à ce fond, où nos racines s’entrelacent joyeusement pour puiser à la source de l’Eau vive. Amen.

Références bibliques : Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37

Référence des chants :