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Frères et soeurs,

Cet Évangile – avec les menaces qu’il évoque – nous parle d’un monde qui ressemble étrangement au nôtre. Nous sommes tous démunis face à cette violence sans nom qui a frappé aveuglément ce quartier, il y a juste un an. Et chacun de nous reste sans voix face à ces actes barbares qui ont arraché la vie à tant d’innocents et blessé tant d’autres dans leur corps et dans leur coeur. Comment ne pas se sentir submergé par cette violence qui défigure chaque jour l’humain aux quatre coins du monde ? Par respect pour toutes les victimes et leurs proches, et face au mystère insoluble du mal, l’humanité n’a souvent que le silence comme langue commune. Tout discours sur Dieu semble presque déplacé lorsqu’un être humain, au nom de ses croyances, se dresse contre son frère.

Mais alors, face à ces “phénomènes effrayants” dont parle l’Évangile, quel chemin suivre ? N’avons-nous que la résignation et le désespoir ? Est-ce de la naïveté de penser qu’il existe un autre chemin que celui de nos replis identitaires et de nos réponses sécuritaires ? Est-ce un optimisme déplacé que de croire en un autre horizon ?

Frères et soeurs, si les images sombres de l’Évangile rejoignent à ce point notre actualité blessée, pourquoi la parole d’encouragement qui s’y trouve ne pourrait pas s’adresser à nous également et nous toucher aujourd’hui au coeur de nos détresses ?

« Ne soyez pas effrayés » nous dit Jésus. « C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister, ni s’opposer. » Face à ce qui défigure l’humain, Jésus ne nous donne pas de réponse et n’offre pas de fausse promesse. Il nous propose un chemin, c’est-à-dire une parole et un style capable d’exorciser les peurs, de tenir bon dans l’adversité. Voilà l’ouverture que creuse en nous l’Évangile, et qui ne grandit que chez celui qui y croit : la sagesse de la persévérance, qui commence par des gestes de bienveillance, d’attention au quotidien. Persévérer, c’est accueillir pour soi-même le potentiel inouï de la vie du Christ. Une vie dont l’apparent échec ne signifie pas la victoire ultime du mal, mais bien de son amour aussi désarmé que désarmant.

Ce langage d’espérance qui va jusqu’à l’amour des ennemis est probablement inaudible pour bon nombre de nos contemporains et peut-être pour nous aussi. Cependant, cette folie aux yeux du monde n’est-elle pas notre sagesse ? Celle-ci n’est-elle pas le seul langage sur lequel nos adversaires n’auront aucune prise ?

Il ne s’agit ni d’attendre le langage de la sagesse, ni de l’invoquer : il nous est déjà donné. À nous de l’accueillir, patiemment, en commençant par de simples gestes de fraternité et de paix. Le langage de la sagesse nous permet d’envisager toujours l’autre comme Dieu nous envisage, c’est-à-dire comme un frère. Car si Dieu existe, malgré le mal et la souffrance, il ne peut être qu’un Dieu-pour-l’homme ; un Dieu qui trouve sa seule preuve en l’humain, parce qu’il met l’homme debout. Le drame de notre société n’est pas seulement de vouloir se débarrasser de Dieu – car Dieu est au-delà de nos représentations – mais de rechercher parfois un Dieu sans l’homme, c’est-à-dire un Dieu falsifié, un Dieu déshumanisé, un Dieu défiguré. Cette idolâtrie n’est pas seulement une méprise sur Dieu. Elle est une profonde erreur sur l’homme. Car la violence n’est pas d’abord liée au sacré, mais à l’ignorance, au manque de sagesse, à tout ce qui désacralise l’humain. « Beaucoup viendront sous mon nom, et diront : “C’est moi”. Ne marchez pas derrière eux ! » nous dit Jésus.

Il nous faut donc réapprendre le langage de la sagesse. Redécouvrir chaque jour le courage de l’existence, afin de croire encore en des valeurs de justice, de fraternité. C’est cela la persévérance : voir un au-delà à l’immédiate et cruelle efficacité du mal. Avoir le courage d’avancer pour continuer, malgré tout, à construire ce monde, et à le rêver.

Sage aux yeux de l’Évangile sera alors celui qui, patiemment, continuera à croire en l’humain, au-delà de toute peur et de toute désespérance. Sage est celui qui rendra crédible un chemin de pardon au-delà de l’amour. Sage est celui qui persistera à voir le temps qui passe comme un lieu d’accomplissement possible de la Promesse. Sage est celui qui verra en ce monde trop souvent déshumanisé, les prémices d’un monde nouveau.

Frères et soeurs, n’avons-nous pas cette tâche, urgente et impérieuse, d’accueillir et de témoigner de cette sagesse, de cette persévérance, de cette confiance en l’humain, envers et contre tout ? Amen.