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Cher Monseigneur Doré, chers Frères Evêques de Bâle, Fribourg et Metz,
 Chers Frères Prêtres,
 Frères et Soeurs en Jésus-Christ d’Alsace, de France et d’Europe que je salue grâce à la transmission télévisée,

1. C’est la Célébration eucharistique qui nous réunit, le sacrifice du Christ mort et ressuscité. C’est aussi un millénaire historique, celui de la naissance du premier Pape alsacien, le 21 juin 1002, au Château d’Eguisheim, en cette terre privilégiée, berceau du vignoble alsacien depuis le temps des Romains. Alors Evêque de Toul, il succède, le 12 février 1049, sous le nom de Léon IX au Pape Damase II dont le règne n’a duré que vingt-trois jours. Comme son prédécesseur, en ces temps lointains, Brunon, le fils de Hugues IV d’Eguisheim et d’Eilwige de Dabo, cadet des garçons d’une famille de neuf enfants, est choisi par l’Empereur germanique, son lointain parent, Henri III, alors que, depuis vingt-deux ans déjà, il est Evêque de Toul, charge qu’il a revêtue dès l’âge de 24 ans. Le voici donc Pape à 46 ans. Que de choses surprenantes pour nous aujourd’hui !

2. Mais le nouveau Pape n’a pas fini de nous étonner. Pour la première fois depuis presque deux siècles, le nouveau pape, selon les historiens, est un évêque capable, énergique et pieux ( Nouvelle Histoire de l’Eglise, 2, Le Moyen Age, par M. D. Knowles et D. Obolensky, Seuil, Paris, 1968, p. 88). Capable, énergique et pieux, certes, l’Evêque de Toul avait acquis une solide réputation de réformateur contre les abus sans cesse renaissants et sans cesse renouvelés. Sa première décision est tout à fait remarquable. Il n’accepte de devenir Pape que si sa désignation par l’Empereur, habituelle à l’époque, je l’ai dit, est ratifiée par le peuple romain, clercs et fidèles qui l’acclament, alors qu’il se présente à eux pieds nus, en simple pèlerin. Sa première préoccupation ne l’est pas moins : lutter contre la simonie et le nicolaïsme, c’est-à-dire le trafic d’argent autour du spirituel et la vie désordonnée des prêtres. Bien plus, sa détermination est telle qu’il n’hésite pas à prendre la route pour lutter lui-même sur place contre les abus.

Chose inouïe : ce fils de chevalier de haute stature et de grande envergure se met en voyage depuis Rome alors qu’il n’est Pape que depuis deux mois, et ce voyage dure onze mois. Bien plus, ce pape fédérateur et transfrontalier continue à exercer son ministère de façon itinérante tout au long de son pontificat : trois ans et demi sur les routes d’Italie, d’Allemagne et de France, neuf mois seulement à Rome, et autant à Bénévent, où il est prisonnier des Normands. Pour le dire de façon familière et imagée, le pape est plus longtemps à cheval que sur le trône de saint Pierre. Les historiens ont pu reconstituer ses périples qui le conduisent aux lieux stratégiques, aux points chauds comme nous dirions aujourd’hui, de Rome à Vérone, Verceil, Reims, Toul et Mayence, jusqu’à Bratislava, en Hongrie, et bien entendu en Italie, du nord au sud. Tout au long de son pontificat, il poursuit la réforme de l’Eglise avec l’aide de ses amis lorrains, en particulier le moine Hildebrand qui deviendra plus tard le Pape Grégoire VII, et le Cardinal Pierre Damien, Evêque d’Ostie, qui allient à son service le génie à la vertu.

Son historien Michel Parisse l’a ainsi portraituré : "Représentant d’une papauté absolument novatrice, il a imprimé sa marque dans la chancellerie romaine, dans la formation d’une curie, dans l’application des réformes et, après les papes discutés du début du siècle, il a laissé le souvenir d’une grande piété" (A. Vauchez, Dictionnaire encyclopédique du Moyen Age, t. II, Cerf, Paris, 1997, art. Léon IX (saint), (1002-1054), p. 884).

Deux ombres à la fin de son pontificat, l’une d’ordre temporel. A cette époque où il faut se défendre contre les Normands envahisseurs de Robert Guiscard, il est défait, fait prisonnier pendant neuf mois, et meurt peu après, affaibli et épuisé, à Rome. L’autre, d’ordre spirituel, l’éloignement réciproque des Eglises de Rome et de Byzance dégénère de conflit larvé en opposition ouverte. Léon IX envoie un Légat pontifical en la personne du Cardinal Humbert de Moyenmoutier, intransigeant et cassant, qui dépose sur le maître-autel de Sainte-Sophie à Constantinople la sentence d’excommunication du Patriarche Michel Cérulaire. La scission est consommée et elle dure encore, car au-delà de sa portée religieuse, elle est devenue un fait culturel. ( cf. Y. Congar, Neuf cents ans après. Notes sur le "schisme oriental ", Coll. Irénikon, Ed. de Chevetogne, 1954, p. 33-77). Mais n’imputons pas la scission au Pape Léon, car la malheureuse et tragique initiative du Cardinal Humbert est du 16 juillet 1054 et Léon est mort depuis trois mois, le 19 avril.

A l’initiative, du reste, du Pape Paul VI, il m’en souvient, j’étais alors son jeune collaborateur à la Secrétairerie d’Etat, la veille de la Clôture du Concile Vatican II, un geste solennel a pérennisé la levée réciproque des excommunications entre Rome et Constantinople, le 7 décembre 1965.

Léon IX est canonisé par le Pape Victor III dès 1087, trente-trois ans seulement après sa mort.

Un Colloque récent le qualifie d’Européen (Michel Parisse, Léon IX, Pape européen, dans Il Papato e l’Europa, AA.VV., Rubettino, 2001, p. 81-97) : "Léon IX fut certainement le premier pape dont l’origine étrangère ait eu une importance certaine et dont les voyages eurent une grande résonance…, un pape dont le pontificat a marqué l’histoire de la papauté par l’ampleur soudaine qu’il a donnée à sa fonction".

Chaque année, je l’ai dit, il ne reste à Rome que de quinze jours à trois mois, au moment du Synode pascal annuel, soit au total neuf mois seulement sur les soixante et un de son pontificat. Bilingue, comme ses parents, il utilise en ses incessants voyages, la lingue teutonica et latina, entendons l’allemand et le romain parlé dans la France des Capétiens. Partout il va tenir synodes et conciles –onze en cinq ans-, et veiller à leur exécution, au Latran à Rome et à Pavie, en Italie, à Reims où il consacre la Basilique Saint Rémi, et à Mayence, en Allemagne, où il réunit jusqu’à quarante évêques. Sa préoccupation est double : assurer la liberté de l’Eglise dans le choix des Evêques et des Abbés de monastères où le pouvoir temporel intervenait pesamment, et étendre la trève de Dieu pour la paix déjà proclamée en France, et introduite par l’Alsace dans le Saint Empire romain germanique.

3. Si j’ai –trop brièvement- évoqué ces faits en cette Eucharistie où nous faisons mémoire du saint Pape Léon IX et où j’ai l’honneur de représenter, comme Envoyé Spécial, son actuel successeur le Pape Jean-Paul II, c’est que notre Saint-Père, dans la conscience de son ministère d’Evêque de Rome institué comme principe et fondement permanents et visibles de l’unité, a voulu demander pardon pour ce dont nous sommes responsables dans la rupture de l’unité de l’Eglise. Et le Saint-Père a appelé en même temps pasteurs et théologiens de nos Eglises à chercher ensemble les formes nouvelles dans lesquelles ce ministère du successeur de Pierre pourra réaliser à l’avenir un service d’amour reconnu par tous les chrétiens redevenus pleinement frères, non plus séparés, mais réunis par la même foi au Christ, la même espérance partagée et le même amour multiplié (Encyclique Ut unum sint, 25 mai 1995).

Que le Pape Saint Léon IX, ce pape inlassable voyageur et courageux réformateur, nous aide, à un millénaire de distance, à progresser sur cette voie difficile et nécessaire, avec audace et discernement, sous la conduite de l’Esprit-Saint, lui qui n’a pas hésité pour le bien de l’Eglise à innover par rapport à ses prédécesseurs et à exercer son ministère itinérant sur les chemins de l’Europe pour aider l’Eglise à mieux remplir sa mission d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus aux hommes de son temps et à leur présenter un visage plus évangélique d’amour et de paix.

C’est une voie exigeante, qui demande tout à la fois courage et prudence. Mais n’est-ce pas le Seigneur lui-même qui ne cesse de nous redire à travers la Parole de Dieu que nous venons d’entendre, comme à travers l’exemple du Pape saint Léon que nous célébrons aujourd’hui : "Courage, n’ayez pas peur". Du prophète Jérémie aux douze apôtres, c’est le même message : "Ne craignez pas les hommes". C’est à nous, à chacune, à chacun d’entre nous, comme à toute l’Eglise, que le Seigneur le redit ce matin.

Seigneur, nous recevons cette Parole avec joie et avec foi, donne-nous la force paisible, l’humble courage quotidien, pour témoigner de notre foi au Christ et de notre amour de l’Eglise, dans la paix et dans la joie. "Toi qui ne cesses jamais de guider ceux que Tu enracines solidement dans ton amour", comme Tu l’as fait voici un millénaire avec saint Léon IX, d’Eguisheim, comme Tu le fais aujourd’hui avec son successeur Jean-Paul II, pape du troisième millénaire.

Références bibliques :

Référence des chants :