Le Christ règnera-t-il sur ma vie ?

Le voilà devant Pilate, celui dont nous avons écouté les paroles et contemplé les actes durant l’année liturgique qui prend fin aujourd’hui. Rappelez-vous : il est né dans la pauvreté d’une crèche, il a été visité par les mages ; baptisé par Jean, il a proclamé la présence du Royaume et l’a manifesté par sa proximité avec les malades, les exclus, les pécheurs… Après avoir donné son testament à ses disciples en partageant le pain et en offrant une coupe, il a été arrêté, traduit devant les autorités et crucifié. Mais qui est-il donc ? Au matin de Pâques, nous avons osé proclamer que son histoire n’est pas finie. Il est ressuscité, participant au mystère de Dieu et toujours présent à nos côtés, nous laissant son Esprit.

Qui est-il ?

Mais qui est donc ce Jésus ? Serait-il simplement un maître de sagesse parmi tant d’autres, un gourou transmettant à quelques disciples sa petite vérité ? Ou bien un des grands humanistes de l’histoire, aux côtés d’un Socrate, d’un Bouddha, d’un Gandhi ? À moins qu’il ne soit simplement un élément de notre culture occidentale dont, finalement, on peut faire ce que l’on veut, comme l’a illustré le Da Vinci Code ? Tout le monde s’accorde, en effet, pour dire que Jésus n’est pas passé inaperçu. Mais qui est-il pour nous, chrétiens ? Qu’osons-nous proclamer à la face du monde, avec humilité, mais aussi en toute vérité ?

Pour répondre à cette question, la liturgie nous propose la scène de la comparution de Jésus devant Pilate. Voici un homme fait prisonnier, que tous voudraient voir condamner et qui finira sa vie en croix. Ce crucifié est, pour reprendre le texte de Daniel, le Fils de l’homme venant sur les nuées. On aurait pu rêver d’un Dieu se manifestant en la personne d’un empereur – celui de Rome, par exemple –, et voilà qu’il se présente à la barre des accusés, des rejetés, des humiliés. Et nous le proclamons roi !

Face à Jésus, Pilate. Il symbolise toutes nos questions, nos incompréhensions, celles de notre société et les nôtres. Notre temps n’est plus celui du Moyen Age où le Christ régnait sur le fronton de nos cathédrales. Jésus semble relégué dans un passé qui s’éloigne de plus en plus. Or notre foi nous invite précisément à croire l’inverse : il est venu il y a deux mille ans, mais il reste l’horizon de notre histoire, celui qui doit encore venir sur les nuées. C’est lui l’avenir de l’homme. « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité », pour dessiner devant vous ce que vous êtes appelés à devenir si vous voulez être fidèles à votre identité profonde.
 
Un royaume d’amour

Oui, Seigneur Jésus, tu veux régner sur notre monde. Non pas à la façon de l’argent, pourtant nécessaire, mais qui devient vite un monarque absolu. Non pas à la manière du sexe, pourtant source de joie, mais trop souvent défiguré. Non pas à la manière de certains politiciens et autres hommes d’État qui ont pris leur peuple en otage et fait de leur poche la banque des riches. Ton royaume est celui de l’amour. L’amour qui est humble, laissant à chacun la place dont il a besoin pour vivre. L’amour qui est pauvreté, s’enrichissant de la présence de l’autre. L’amour qui est partage, offrant à l’autre une part de soi. Tu es celui qui nous vient sur les nuées, de la part de Dieu.

Tu règnes chaque fois que l’amour progresse, que ce soit en France, en Belgique, ou en Inde que j’ai la chance d’avoir pu visiter tout dernièrement. Dans ce pays émergeant, qui fait des pas de géants dans le progrès économique, j’ai vu combien la pauvreté était encore présente, sur les trottoirs de Calcutta notamment. Mais j’ai vu aussi les sœurs de Mère Teresa et des volontaires venus du monde entier se mettre au service des plus pauvres, dans un désintéressement total, une gratuité entière. J’ai pu, à l’aube, célébrer avec elles et avec eux l’eucharistie. J’ai alors compris d’où venait tant d’amour. Je les ai entendus prier ensemble avant d’aller servir : « Rends mes mains habiles, ouvre les yeux de mon esprit, donne à mon cœur bonté et humilité. »

Frères et sœurs, en Belgique, cette semaine, un monde s’est effondré pour les milliers de travailleurs de Volkswagen qui ont perdu leur emploi. La fête d’aujourd’hui – et tout l’Évangile – nous invite à croire qu’au cœur même de ce drame psychologique, social, humain, aimer reste possible. Durant les mois difficiles qui s’annoncent, des gestes de solidarité, d’entraide, de tendresse manifesteront que même lorsque l’homme est écrasé par un système impitoyable et aveugle, sa dignité demeure. Dans les décombres de nos systèmes politiques et économiques, un autre monde s’engendre, celui de l’amour.

« Qu’as-tu à me donner ? »

Oui, le Christ est roi, mais le laisserons-nous régner dans nos vies ? Ce monde nouveau n’adviendra pas sans notre permission. J’aime raconter cette parabole de Tagore : Un mendiant revenait de sa journée de porte à porte lorsque, sur le chemin, il voit au loin le chariot d’or du roi. Il s’arrête, tendant sa main vide. Le roi, à son tour, tend la main : « Qu’as-tu à me donner ? » Perplexe, le mendiant finit par tirer de sa besace un petit grain de blé et le lui donne. Le soir, vidant son sac, il trouve, parmi le tas de grains, un petit grain d’or. Il se mit à pleurer amèrement : « Que n’ai-je eu le cœur de donner mon tout ? »

C’est ce même poète hindou qui a écrit cette prière : « Je dois tout te donner. Tant que je n’ai pas tout donné, je n’ai rien donné et quand j’aurai tout donné, c’est alors que je me retrouverai en toi. » Pour que le royaume d’amour du Christ puisse s’étendre, décidons-nous à aimer dès aujourd’hui, quelles que soient les conditions de notre existence. Laissons le Christ régner sur notre vie. Amen.

Références bibliques : Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37

Référence des chants :