Frères et sœurs, beaucoup d’entre nous connaissent bien cette histoire des noces de Cana. C’est le temps de la fête et des alliances humaines. C’est le vin partagé pour dire l’abondance de la joie débordante.

Et si Jésus, avec Marie sa mère et ses disciples, a répondu à l’invitation de ces noces humaines, c’est que le cœur de Dieu rejoint le cœur de l’homme.

Faire alliance, c’est faire vivre et depuis le début de l’humanité, l’homme et la femme sont des êtres de désir, assoiffés d’amour et de bonheur.

Nous voici donc, à Cana, à ce carrefour d’humanité où tout homme et toute femme est invité à participer à des noces qui ont la saveur du bonheur et déjà, le goût de l’éternité.

Ici à Bruxelles, mais aussi partout où vous vous trouvez en participant à cette messe télévisée, c’est cette même expérience de Cana qui peut se renouveler.

Il y a, dans Cana, l’image et la promesse d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même parce que réconciliée avec Dieu. De quelle façon ?

Il y a d’abord le fait que tous soient invités. Combien d’hommes et de femmes vivent aujourd’hui sur cette terre (notre terre) et qui ne s’y sentent pas accueillis ou attendus ? Au plan de Dieu, il n’y a ni exclusions ni privilèges ! Et puis, il y a toute la question des migrants. Combien sont-ils à devoir fuir pour vivre ? Combien sont-ils à faire l’expérience du rejet parce que la différence semble insupportable ? Nous avons aujourd’hui à relever le défi de bâtir des sociétés conviviales parce que métissées, fraternelles parce que différentes, humaines parce que spirituelles. Que jamais plus l’exode vers la Terre Promise ne se transforme en exil vers l’errance ! Et que le regroupement familial puisse s’inscrire dans nos législations respectives pour que soient préservés les droits inaliénables des familles trop souvent éclatées parce que séparées par des distances qui n’engendrent que des solitudes, voire même beaucoup de violence ! Que Cana devienne le carton d’invitation pour tous ceux qui se sentent rejetés : l’alliance exclut, par définition, toute discrimination.

Et puis, il y a la place de Marie qui veille et qui interpelle. « Faites tout ce qu’il vous dira ». Aujourd’hui encore, nous avons besoin de veilleurs qui savent discerner dans les brumes du quotidien les appels que la rumeur ambiante et la pollution sonore de tous ordres nous empêchent de percevoir. Quelle qualité d’écoute et quelle délicatesse chez cette femme ! « Ils n’ont plus de vin ! », dit-elle. Quel est ce vin qui manque à nos vies pour que la tiédeur fasse place à la saveur et pour que l’enthousiasme l’emporte sur toutes nos torpeurs ! Notre monde manque de ce vin de Cana où l’abondance remplace la disette du cœur et où la joie partagée devient le diapason de nos vies qui peuvent alors se chanter avec toutes les notes de la gamme de l’amour. N’ayons cependant pas peur des fausses notes : elles deviennent le cri et l’appel d’un monde qui rêve plus d’harmonie que de cacophonie.

Il y a encore la simplicité du geste proposé par le Christ : « remplissez d’eau ces jarres… », et d’ajouter « jusqu’aux bords ». Dieu est, par nature oserais-je dire, Celui qui transforme, c’est-à-dire qui transfigure. Mais il faut, pour cela, que nous apportions l’eau de notre quotidien avec sa qualité, certes, mais aussi avec ses pollutions. « Dieu est plus grand que notre cœur », dit la Bible par ailleurs. Qui dira le chemin de liberté qu’inaugure notre disponibilité à l’appel de Dieu ? Il n’y a pas de vraie liberté sans l’accueil de Celui qui nous dépasse et cependant nous rejoint aux plus intimes de nos désirs humains. Mais Cana, c’est aussi une Promesse de Vie, car ce qu’inaugure le vin nouveau, ce n’est rien moins que le mystère pascal du Christ qui a été jusqu’au bout de notre humanité, jusqu’au bout de l’Amour. De façon mystérieuse mais combien réelle, c’est ce chemin qui est devenu la brèche de la Résurrection. Pour le Christ comme pour nous. Goûtons donc le vin de Cana qui est aussi celui de nos eucharisties. Cana, alors, nous permettra d’expérimenter, jusque dans nos entrailles humaines la présence de Dieu qui vient aussi tout transfigurer dans nos vies et dans le monde.

Cette journée des migrants nous invite à inventer un monde nouveau où l’accueil de l’étranger n’est pas un vain mot. Désormais, des étrangers peuvent devenir des alliés.

Et pour le comprendre, permettez-moi de terminer par cette petite parabole.

C’est l’histoire d’un maître du repas qui avait, lui aussi, convié ses invités à la noce. Il leur avait demandé d’apporter une bouteille d’un vin de grande qualité pour être à la hauteur de l’événement.

Toutes les bouteilles seraient rassemblées dans un grand tonneau où chacun pourrait venir puiser.

Un « petit malin » se dit en lui-même : « si j’apporte une bouteille d’eau à verser dans ce grand tonneau, on ne verra pas la différence ». Mais cette idée sournoise fut partagée par tous les convives et le vin de la noce fut remplacé par un tonneau d’eau ! C’est en quelque sorte, Cana à l’envers.

La morale de l’histoire n’est-elle pas éclairante pour cette journée des migrants : pour que notre terre tourne juste, il faut que chacun apporte le meilleur de lui-même.

Il est toujours plus facile de transformer le vin en eau que de changer l’eau en vin. Seule la confiance en Dieu permet de hisser nos vies à la mesure (et donc à la démesure) de l’Amour même de Dieu.

« Faites tout ce qu’Il vous dira ». Que ces paroles de Marie fassent de nous les artisans de ce monde nouveau qui n’est rien d’autre que le Royaume de Dieu. Déjà là… et pas encore totalement. C’est l’appel de l’Evangile. Amen.

Références bibliques : Is 62, 1-5 ; Ps 95 ; 1 Co 12, 4-11 ; Jn 2, 1-11

Référence des chants :