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« Deux hommes montèrent au Temple de Jérusalem pour prier, nous dit Jésus. L’un était pharisien, et l’autre publicain… »

Nous connaissons bien cette histoire. Peut-être même l’aimons-nous bien. On s’imagine assez facilement dans la peau du héros de la parabole, celui dont Jésus nous dit qu’il est, aux yeux de Dieu, le plus juste : le publicain, ce fonctionnaire juif qui travaillait pour l’occupant romain et qui, de ce fait, était considéré à la fois comme impur et traître à son peuple. Parce que, évidemment, nous ne sommes pas suffisants comme le pharisien ! Nous ne nous considérons pas au-dessus des autres à la manière de ce zélé de la stricte observance religieuse ! Jamais dans notre prière nous ne disons à Dieu : « Regarde, Dieu, comme je suis bien ! Je vais à la messe tous les jours. Je jeûne tous les vendredis. Je n’oublie jamais ma prière du soir. Je suis d’une honnêteté parfaite. Je n’ai jamais envie de pratiquer quelque forme d’adultère que ce soit. Je donne le dixième de ce que je gagne aux pauvres et à l’Église… »

Évidemment que nous ne disons pas cela ! Car menteur et adultère nous le sommes tous un peu si ce n’est beaucoup ! La messe ou, au moins, la prière tous les jours, ce n’est pas forcément notre fort ! Et encore moins le jeûne du vendredi et le don du dixième de nos richesses ! Ca nous arrange en fait pas mal de ne pas ressembler aux pharisiens ! Ca nous permet de nous trouver des excuses dans notre façon laxiste d’interpréter et de vivre les exigences de l’enseignement de Jésus ! On peut venir vers Dieu en disant : « Excuse-moi, Dieu, je suis vraiment un piètre pratiquant. Je ne fais pas tout ce que je devrais faire. Je suis même plutôt au service minimum… ». Dieu est bon, alors il comprendra ! C’est ce qui s’appelle "l’auto-absolution". Je me "justifie" moi-même. À Dieu je demande d’être simplement spectateur bienveillant de la décision d’acquittement que je prononce en ma faveur…
Mais en agissant ainsi, n’introduisons-nous pas un autre personnage dans l’histoire? L’arnaqueur de Dieu ! Celui qui croit pouvoir rouler Dieu en lui racontant des "salades" finalement aussi haïssables que les propos suffisants du pharisien ! Et ne ressemblons-nous pas davantage, en fait, au pharisien qu’au publicain de la parabole ? Car ne faisons-nous pas, plus ou moins consciemment, une comparaison : « Tu vois, Dieu, je suis plein d’humilité, pas comme ces pratiquants bon chic bon genre qui ont toujours le Bon Dieu à la bouche, l’adoration du Saint-Sacrement par-ci, la confession individuelle par-là ? J’y vais pas trop sur la pratique, mais au moins je ne suis pas un hypocrite, moi ! » Pas si sûr…

Notre messe télévisée est vécue, à l’occasion du vingtième anniversaire du Festival Circa, avec les gens du Cirque. De prime abord, pas facile de faire le lien avec l’Évangile de ce jour… sinon en "jonglant" un peu ! Pourtant, la relation se justifie pleinement! Et ce sont les clowns qui vont nous permettre de la faire.
Enfants, nous avons tous ri et rêvé grâce aux clowns que nos parents nous ont emmené voir. Quand la vie nous parait trop lourde et trop triste, peut-être que nous avons encore, de temps en temps, l’envie de nous mettre à faire le pitre, à soudain tout traiter sous le mode de la dérision ?…
Mais il y a "clown" et "clown"! Il y a le "clown blanc" et puis "l’Auguste". Et on peut y ajouter l’attendrissant "Pierrot".
Le clown blanc, au costume rutilant de paillettes, a un maquillage blanc, avec des sourcils retracés qui révèlent son caractère. Il se déplace sur la piste dos au public, ne le regardant jamais. Il utilise ses bras de façon très digne et démonstrative, voulant nous signifier : « Regardez comme je suis beau! ». Il est tout plein de suffisance. Son univers est réglé et c’est lui qui commande.
L’Auguste, quand à lui, est le clown au nez rouge, toujours maquillé en noir, en blanc ou en rouge. Il traverse la piste, va vers le public. Mais tout ce qu’il tente de faire est marqué par des accidents successifs qui lui font tout rater. Il est le souffre-douleur du clown blanc tout plein de son autorité, de son pouvoir, et de sa sévérité.
Quand le clown blanc et l’Auguste sont ensemble sur scène, on rit de tous les malheurs qui accablent l’Auguste : les coups de pied aux fesses qui lui sont donnés, les tartes à la crème et les seaux d’eau qu’il reçoit… Ce personnage pitoyable suscite nos éclats de rire. On attend que d’autres catastrophes encore s’abattent sur lui. À certains moments, nous croyons retrouver un peu de nous-mêmes dans le désarroi de l’Auguste, mais très vite nous préférons nous sentir du côté du clown blanc, plus forts, plus dominateurs…

Le clown blanc ressemble un peu au pharisien de la parabole. Mais l’Auguste, à qui peut-il être comparé ? Souvenez-vous… Cet homme humilié, avec un manteau rouge et une couronne d’épines, un roseau à la main en guise de sceptre. Ce juif moqué, insulté, frappé, à qui on demande de faire le prophète… Un grand peintre contemporain a bien saisi cette proximité du Christ et du clown : le peintre Georges Rouault, dont certains portraits du Christ sont presque des portraits de clowns. Car le Dieu qui s’est révélé à nous en Jésus-Christ, c’est un Dieu qui a choisi la fragilité. Un Dieu qui a osé devenir vulnérable, tel un Auguste de cirque. Un Dieu compatissant, partageant la misère de l’homme et rejetant toute suffisance, qu’elle soit divine ou humaine.

« Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ! ». Le publicain auquel pensait Jésus en racontant sa parabole menait une vie probablement détestable qui ne pouvait pas le rendre sympathique. Mais il se savait indigne du respect des autres hommes et indigne de se présenter devant Dieu. La conscience de sa misère le rendait dès lors accessible au salut de Dieu. Son cœur demandait grâce, et la Grâce pouvait donc trouver place en lui. Chassons en nous l’arnaqueur de Dieu, mes frères et sœurs. Et prenons le costume de l’Auguste pour demander à Dieu pardon.

Références bibliques : Si 35, 12…18 ; Ps 33 ; 2 Tm, 4, 6…18, Lc 18, 9-14

Référence des chants :