Frères et sœurs,

Ces questions posées par les contemporains de Jésus ne sont-elles pas aussi nos questions ? Pourquoi ces drames d’où Dieu semble absent ? Et si Dieu existe, pourquoi ne peut-il pas éviter ces tragédies ? Que répondre à ceux qui disent que le malheur des hommes est une punition de Dieu ?

Je ne sais pas s’il existe des réponses convaincantes car il y a surtout des situations humaines qui sont plus de l’ordre du mystère à approcher que du problème à résoudre.

Pour approcher ce mystère de l’homme aux prises avec les questions essentielles de sa vie, je vous invite à faire le détour (ou le raccourci ?) par le Mont Horeb, au livre de l’Exode… Nous y rencontrerons Moïse au cœur d’une expérience spirituelle qui figure parmi les plus fortes qui puissent nous être relatées.

Nous le retrouvons alors qu’il garde les troupeaux de son beau-père. Scène quotidienne de la vie familiale qui nous dit que c’est toujours au cœur du quotidien que Dieu nous rejoint. Et son regard est attiré par un buisson qui brûle sans se consumer. Par quoi, par qui nos regards sont-ils attirés ? Je crois que ce buisson est tout à la fois au dedans et au dehors de la vie de Moïse. Comme l’est toujours la présence de Dieu… C’est cette brûlure du cœur qui nous brûle sans nous détruire, qui nous envahit sans nous consumer. Elle est en nous mais vient d’au-delà de nous.

Et vient alors cette voix de Dieu, qui se fait appel intérieur : « Moïse, Moïse ». Et la réponse de Moïse se fait disponibilité à l’inattendu : « Me voici ».

Mais avant de parler, Dieu dit à Moïse : « N’approche pas avant d’avoir retiré tes sandales car ce lieu est une terre sainte » !

En fait, Dieu lui demande d’enlever tous les obstacles qui l’empêchent de rejoindre son humanité profonde. Car si Dieu lui demande d’enlever ses sandales, ce n’est pas d’abord par déférence. C’est pour que ses pieds nus touchent la terre où il est appelé à vivre.

La rencontre de Dieu n’est possible que si l’homme accepte de rejoindre son humus, sa terre devenue sainte. Que de sandales, aujourd’hui encore, nous empêchent de rejoindre Dieu parce que nous refusons d’enraciner notre vie dans l’humus de notre terre… !

Plus on devient humain, plus Dieu se fait proche. Pour Moïse comme pour nous ! Mais il faut se voiler le visage car, dans l’espace et le temps qui sont notre condition actuelle, Dieu ne veut pas s’imposer, mais seulement se proposer comme celui qui entre dans notre histoire : « Je suis – dit-il – le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob… » et, dit Dieu, j’entre dans ton histoire : il n’y a que là que tu peux vraiment me reconnaître.

Et puis vient alors cette grande révélation de Dieu qui a traversé les siècles et qui rejoint le cœur de son peuple, de toujours et de partout : « J’ai vu, oui – insiste-t-il – j’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu ses cris ».

Et c’est ici que nous pouvons rejoindre l’Évangile de ce dimanche.

Dieu a-t-il entendu le cri de ceux qui se sont fait massacrer par Pilate ou par la chute de la tour de Siloé, par ces drames humains qui s’étalent sur nos écrans à longueur de journaux télévisés ? Où donc est Dieu ?

En fait, la puissance de Dieu n’est pas dans sa capacité de supprimer les drames qui, pour beaucoup, relèvent de la responsabilité de l’homme. Sa puissance est celle de son amour. D’une certaine façon, il nous dit que le mal et la mort peuvent souvent avoir l’avant-dernier mot de notre vie et de notre histoire, mais jamais le dernier. Comme pour le Christ, sa mort et sa passion semblent avoir eu raison de sa vie toute donnée aux autres. Mais il faut la résurrection pour donner à son amour toute sa dimension et toute sa densité. Sa passion et sa mort alors deviennent le réservoir d’un amour capable de briser les chaînes atroces de la souffrance et de la mort pour que cet apparent carcan de la mort devienne le geyser d’une puissance de vie que seul l’amour peut contenir et « susciter », … et c’est ce que l’Évangile appelle la vie éternelle.

Mais pour cela, il faut la patience que révèle la parabole du figuier dans l’Évangile de ce jour. Non pas la résignation ou la démission devant l’inéluctable mais cette capacité d’inscrire la vie dans une gestation qui prend souvent plus de temps que Dieu, lui-même, ne le voudrait. Et c’est l’appel à la conversion qui n’est jamais de l’ordre de l’automatique, mais de l’attitude profondément mystique.

Sur ce chemin des lectures de ce Carême, nous voici – enfin – disponibles pour accueillir cette révélation ultime de Dieu qui redit à Moïse et à chacun de nous : « Je suis qui je suis ». Parole mystérieuse mais profondément divine qui met « l’homme au centre » et « Dieu aux sources » de toute existence humaine vécue avec l’intensité d’un amour qui porte désormais le nom de Dieu et qui devient la seule raison de vivre. Et cette vie a déjà une saveur d’éternité.

Que le 100e anniversaire de cette église Saint-Martin à Arlon inscrive nos destinées humaines dans l’histoire d’un peuple devenu le peuple de Dieu.

Que le cheminement des jeunes de la paroisse qui viennent d’être marqués par l’onction des catéchumènes ravive nos engagements de baptême ou nous donne le goût et l’envie – pourquoi pas ? – de faire ce même chemin. Mais n’oublions pas d’enlever nos sandales pour que nos pieds soient plantés dans l’humus qui donne à notre histoire la plénitude et la brûlure du buisson ardent. Dieu nous y attend !

Références bibliques : Ex 3, 1-15 ; Ps 102 ; 1 Co 10, 1-12 ; Lc 13, 1-9

Référence des chants :