Mes frères et mes sœurs, il faut vous en faire une raison !

Nous sommes tous appelés, vous et moi, à devenir des saints et des saintes, à l’image de tous ceux et celles que nous fêtons aujourd’hui. Vaste programme, me direz-vous ! Comment faire des saints avec nos vies telles qu’elles sont, avec nos lumières et nos ombres, nos fidélités et tant d’infidélités ? Et pourtant Dieu y parviendra. Il n’a d’ailleurs créé le monde qu’en vue d’aspirer des créatures libres dans le bonheur de sa propre vie éternelle. Et il y parviendra. Car Dieu veut le salut de tous les hommes. Et ce que Dieu veut, il le veut vraiment, avec son amour sans faille et sa toute-puissance. Car « il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés ».

Il n’y a qu’une chose qui pourrait faire échouer son plan, si j’ose ainsi parler. Ce serait notre refus lucide, pleinement volontaire et obstiné de nous laisser aimer par lui. Ce serait de préférer, jusqu’au bout, d’être malheureux par moi-même plutôt que d’être heureux par l’amour d’un autre. Mais sauf cette possibilité, qui est celle de l’enfer, Dieu réussira à faire de nous des saints, avec le concours de notre liberté.

Oui, nous rejoindrons un jour cette foule immense que Jean a contemplée dans l’Apocalypse, « de toutes nations, races, peuples et langues », infiniment plus large encore que l’Eurovision ! Oui, les béatitudes, dont ont vécu exemplairement les saints et les saintes qui peuplent nos calendriers, seront un jour le cœur de notre éternelle félicité et de notre intarissable joie. Déjà maintenant, dans nos moments de grâce, nous en goûtons la beauté et la fécondité, pâle reflet, anticipé dans le clair-obscur de cette vie, de la joie débordante qui nous attend. Car si, « dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, (…) ce que nous serons ne paraît pas encore clairement ». Mais quelle béatitude ce sera « lorsque le Fils de Dieu paraîtra » !

Pour devenir des saints, nous avons cette vie, si brève, que nous menons sur la planète Terre. Heureux sommes-nous si, du mieux que nous avons pu, nous avons déjà donné à Dieu notre jeunesse ! Mais si, durant le printemps et l’été de notre vie, l’étourdissement du travail, de nos succès ou de nos échecs, nous a détournés du Seigneur en nous faisant nous cramponner à nos petits bonheurs fugaces, l’automne arrivera, qui nous dépouille de nos illusions. Alors, tout ce qui n’est pas béatitude authentique, tous nos bonheurs étriqués, s’en vont, emportés comme feuilles au vent de novembre. Alors l’unique nécessaire de cette vie reprend tout doucement ses droits. 

Et puis, sauf cas de mort prématurée, viendra l’hiver de notre séjour terrestre, quand la vie s’engourdit, quand les problèmes de santé se multiplient, quand vient enfin le temps de l’agonie et de la mort. Que d’hommes et de femmes – et nous serons probablement du nombre – deviennent des saints dans les dernières années, dans les derniers mois, jours ou minutes de la vie, quand il faut enfin tout lâcher de ce à quoi l’on s’était tant accroché auparavant ! Alors, avec une lucidité dont seule la miséricorde de Dieu atténue la crudité, je réaliserai que, souvent, j’ai mal vécu de moi-même et suis passé à côté des sources de la vraie joie. Alors, comme saint Augustin, je m’écrierai dans les larmes du repentir : « Tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et pourtant toujours nouvelle, tard je t’ai aimée ! » C’est pourquoi, entre autres raisons, il est si important de respecter, avec l’aide des soins palliatifs, la fin naturelle de notre existence sur la terre. Cela permet à notre vie de porter ses derniers fruits, des fruits de conversion, de réconciliation avec Dieu et avec ses proches, des fruits de paix et de joie.

Mais si même le défilé étroit de l’agonie et de la mort n’a pas suffi à libérer notre cœur de ses étroitesses et à l’ajuster à la joie de Dieu, alors, même au-delà de la mort, l’amour de Dieu nous purifiera encore. Il suffit, pour cela, qu’il y ait dans notre cœur, ne fût-ce qu’une petite brèche, une petite porte ouverte à l’amour de Dieu. C’est ce qu’on appelle le purgatoire, c’est-à-dire l’amour de Dieu qui nous purifie, nous dilate et nous sanctifie au-delà même de la mort, avec le consentement de notre liberté. Car, il faut nous en faire une raison, nous n’entrerons dans la joie du Dieu trois fois saint que quand nous serons devenus des saints, enfin libérés de leurs égoïsmes, aptes à être comblés du bonheur même de Dieu.

Que nos frères et sœurs aînés, les saints, nous remplissent d’espérance sur ce chemin de la sainteté ! Et heureux sommes-nous si nous nous y engageons dès maintenant, sans attendre le soir de notre vie !

Amen.

Références bibliques : Ap 7,2-4.9-14 ; Ps 23 ; 1Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12

Référence des chants :