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Frères et soeurs,

Toutes et tous, à un moment de notre histoire, nous pouvons ressentir au fond de nous un grand abîme. Lorsque le malheur, la maladie, ou le désespoir surgissent, se creuse insidieusement une faille à l’intérieur de notre être, un fossé infranchissable entre ce que nous sommes et ce que nous aurions désiré être… Pire encore, il y a ces moments où la vie bascule et les portes se referment : échec, trahison, conviction d’avoir fait fausse route… Nous nous sentons alors victimes, ulcérés comme Lazare, jetés par le destin devant un portail, derrière lequel se trouve un rêve désormais inaccessible. Le pourquoi de notre vie —ce qui en faisait toute sa richesse— est comme subitement emporté au séjour des morts.

Dans ces moments de détresse, la tentation est grande de vouloir expliquer l’inexplicable, de chercher des compensations, des “pourquois” afin de donner sens à l’insensé. Et il est vrai que cette curieuse parabole du riche et de Lazare utilise ces images d’un au-delà, qui serait fait de récompenses et de condamnation. L’Evangile, cependant, n’est pas une vaine promesse de consolation, voire de rétribution de nos mérites. S’il nous projette dans l’avenir et interroge notre passé, c’est justement pour nous inviter à mieux vivre notre présent, c’est-à-dire à rajouter de la vie à nos jours, à charger d’un poids d’éternité notre présence aux autres.

Car quels sont, en effet, les actes qui offrent un ouverture, qui mettent de l’au-delà dans notre présent? Est-ce l’ambition, la recherche du profit, le besoin de reconnaissance ou de sécurité? La recherche effrénée du bonheur et du bien–être, est-ce vraiment cela qui restera quand la mort viendra nous cueillir? Vraiment, comment offrir dès aujourd’hui un goût d’éternité à nos vies, même lorsque nous sommes dans l’abîme ?

La seconde lecture nous donne une indication. “Empare-toi maintenant de la vie éternelle”. Non en te réfugiant dans un avenir idéalisé, mais par tout ce qui procure la confiance “l’amour, la persévérance, la douceur”. C’est cette fragilité-là —qui ne se protège pas derrière des habits identitaires ou la performance— qui offre vraiment une charge d’éternité à ce que nous sommes.

C’est cela qui nous donne de vivre autrement notre vie. Sur ce chemin d’éternité et de vérité sur nous-mêmes, nous serons à la fois comme Lazare, avec tout ce qu’il y a d’irrésolu et de blessé en nous, et comme le riche de la parabole, quand notre paraître l’emporte sur l’être; et que nous refusons tout signe extérieur de fragilité…

Pour donner ce goût d’éternité à nos vies, il faut dès lors accepter d’être dérangé dans son confort, ses certitudes personnelles et ses sécurités matérielles. Quitter ce qui n’est plus pour renaître à ce qui est là. Le prophète Amos le disait déjà, dans un des plus anciens textes du premier testament : “Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles, à ceux qui se croient en sécurité”. C’est comme si cette parole nous conviait à une saine intranquillité : celle-là même qui nous émeut à la vue des exclus, celle qui nous remue face à l’injustice, celle qui nous pousse à la persévérance, qui fait tomber les masques et nous donne de l’empathie, lorsqu’un être plonge dans l’abîme.

Quitter notre tranquillité, c’est donc rechercher sans cesse, en chaque être et à tout âge —dans la banalité de nos événements quotidiens— une part d’éternité, une lumière inaccessible, la présence discrète de «ce Dieu qui donne vie à tous les êtres». Pour cela, changeons notre regard sur le temps qui passe, et redécouvrons ce que le présent est pour nous : autant de moments où l’inouï peut faire irruption dans nos vies, même lorsque le portail du bonheur semble fermé. Chercher ces traces d’éternité, ce n’est pas se croire immortel ! C’est au contraire reconnaître que les zone d’ombres de nos histoires s’effaceront un jour au séjour des morts. Mais c’est reconnaître également que tout que ce qui aura été vécu dans l’amour, la douceur et la persévérance, ne passera jamais. Tout cela sera sous le signe de Lazare, qui signifie « Dieu aide ». Alors, se dévoilera au plus intime de nous la lueur d’un Dieu précaire et fragile, qui n’offre ni consolation, ni condamnation, mais qui nous accompagne dans l’abîme de nos existences, et qui “nous enrichit, par sa pauvreté” (2Cor8-9). Amen.