Je fais un don

La Parole de Dieu que nous venons d’entendre, nous a montré que les deux saints apôtres Pierre et Paul avaient évidemment en commun ce que les chrétiens doivent toujours avoir en commun : un même amour du Christ, une même confiance en Lui, une même disponibilité pour la mission. Mais nous savons aussi par ailleurs qu’il y avait beaucoup de différence entre Pierre et Paul, peut-être par le tempérament mais sûrement par l’âge, l’origine, la langue, la culture, l’expérience de la conversion. Et dans la mission, Pierre s’adressait surtout aux juifs, et Paul surtout aux païens. Pierre semble n’avoir pas beaucoup voyagé, et Paul n’a cessé de circuler. Pierre était le chef des Apôtres, et Paul se souciait de mettre en place des responsables au niveau des communautés qu’il fondait.

La liturgie de l’Église a cette belle expression dans la préface de ce jour : Pierre et Paul ont travaillé, chacun selon sa grâce, à rassembler l’unique famille du Christ.
Chacun selon sa grâce… mais avec des dons différents qui étaient au service de la même cause : rassembler l’unique famille du Christ. Quel beau rappel pour nous tous aujourd’hui ! Qui que nous soyons, nous sommes pourvus de dons différents, comme dit saint Paul ; différents mais complémentaires. Si nous le croyons vraiment, si nous mettons ces dons au service les uns des autres, alors l’Église vit, nos familles chrétiennes vivent, nos paroisses vivent, nos communautés vivent.

Reconnaître que chaque personne a un don n’est pas si évident dans notre société européenne dont les critères sont ceux du rendement, du pouvoir, de l’efficacité. Les plus faibles dans leur corps ou dans leur intelligence ne sont alors que des objets de charité, des personnes qu’il faut aider, « il faut faire quelque chose POUR elles ». L’Église elle-même risque de se laisser contaminer par ce genre de critères et d’attitudes. Heureusement le Saint-Esprit lui donne parfois des signaux pour qu’elle n’oublie pas son identité de famille du Christ qui vit un perpétuel échange de dons, une permanente complémentarité entre tous ses membres.

Je crois vraiment que les communautés de l’Arche, qui célèbrent le 50e anniversaire de leur fondation, rappellent à l’Église son identité et sa mission. À l’Arche, chaque personne travaille selon sa grâce, selon son don, comme Pierre et Paul. On y vit ensemble les uns pour les autres, les uns par les autres.

Armando, polyhandicapé, qui ne parle pas, ne marche pas, ne peut pas manger seul, travaille lui aussi selon sa grâce : la grâce de son existence, de sa présence, de son sourire, de sa souffrance, et il appelle à l’amour : « Est-ce que j’existe pour toi ? Est-ce que tu m’aimes ? » Oui, il s’agit bien d’une expérience d’amour qui demande patience et espérance, et liberté et indépendance à l’égard de ces critères de la société que j’évoquais : la force, l’efficacité, le rendement. Armando n’est pas "rentable" mais, comme aimait à le répéter Claire de Miribel, « À l’Arche, c’est le monde à l’envers mais l’Évangile à l’endroit. »

L’Évangile est à l’origine de l’Arche. C’est d’ailleurs parce qu’elle est évangélique et catholique à sa source que l’Arche accueille des chrétiens de toutes les Églises, des croyants d’autres religions, des personnes sans croyance ou en recherche. Il y a cinquante ans, Jean Vanier, Philippe et Raphaël et le Père Thomas n’ont pas voulu fonder l’Arche. Ils voulaient seulement vivre l’Évangile, vivre comme Jésus, ensemble chacun selon sa grâce, la grâce de l’officier de marine et professeur de philosophie, la grâce du religieux prêtre dominicain, la grâce de Philippe et Raphaël jusque-là mis à l’écart dans un établissement psychiatrique.

Je ne veux pas laisser croire que le chemin pour accueillir les dons des plus fragiles, est un chemin aisé. Je n’ai été aumônier d’une communauté de l’Arche que quelques années. Mais le Père Gilbert, qui vit l’échange des dons depuis plusieurs dizaines d’années, pourrait nous dire toute la beauté des personnes et des communautés, et nous rappeler qu’à l’Arche il y a aussi tant de souffrances – et parfois de la violence, de l’incompréhension. Il faudrait également écouter les parents, et les frères et sœurs d’une personne avec un handicap mental. Ou encore cet époux ou cette épouse qui, depuis des années, reste proche du conjoint atteint de la maladie d’Alzheimer. Quand parfois il n’y a que le regard ou le toucher, et que les paroles ne reçoivent pas de réponse, la relation ne passe que par le cœur, seul l’amour peut la faire vivre.

Puisque saint Pierre et saint Paul, si différents, ont pu travailler chacun selon sa grâce pour le Christ et l’Évangile, puisque l’Arche et d’autres réalités communautaires, chrétiennes ou pas, et beaucoup de personnes nous montrent qu’il est possible de vivre la relation humaine comme un échange de dons, y compris et prioritairement avec les plus faibles, alors nous qui participons à l’Eucharistie ne soyons pas en retard ! À la suite de Pierre et Paul, accueillons le don du Seigneur Jésus pour que nous vivions, non seulement les uns pour les autres, mais les uns par les autres et que nous soyons ainsi des instruments fidèles de Dieu notre Père pour entraîner toute l’humanité dans Son amour ! Amen.

Références bibliques : Ac 12, 1-11 ; Ps. 33 ; 2 Tm 4, 6-8.17-18 ; Mt 16, 13-19

Référence des chants : Liste des chants de la messe àTrosly-Breuil 29 06 2014