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Frères et Sœurs,

J’ai fait étape à saint Jean Pied de Port, il y a 3 ans, à mi-chemin du pèlerinage à Compostelle. 4 semaines de marche m’ont permis de faire une expérience fondamentale : réunifier mon être. Marcher longtemps m’a rappelé, physiquement, que j’avais un corps. La nature a réveillé mes capacités sensorielles. La solitude et le silence m’ont redonné l’intériorité. Ma vie spirituelle s’est épanouie. J’ai repris conscience de cette vérité : physique, sens, vie intérieure, vie spirituelle… tous ces éléments font de moi une personne ! Une personne appelée au dialogue avec Dieu, comme Abraham qui est une personne avec qui Dieu parle. Une personne dans sa condition de créature, dépendant du Créateur au sein de la création. Une personne, dans sa condition filiale en priant à l’invitation de Jésus. « Quand vous priez, dites : Père… » Le premier fruit du pèlerinage tient en ceci : redonner de la consistance chrétienne à la personne.

La marche, la solitude et le silence permettent de faire œuvre de mémoire. Les souvenirs reviennent au présent : c’est mon histoire… avec ses moments heureux, et ceux qui le sont moins. Mon histoire, et en particulier, certains événements difficiles, mal agencés dans une histoire que je pensais pourtant bien maîtrisée et assumée. Une image exprime très bien cela : en marchant vers l’ouest sur la partie espagnole du Chemin, le pèlerin est toujours précédé de son ombre. L’ombre de soi-même comme expression de ses zones d’ombre Plus loin, sur le Chemin, au lieu-dit La Croix de fer, 200 km avant Compostelle, on dépose le caillou porté dans son sac depuis son domicile. Symbole de la déposition du fardeau pénible qui a mis en marche… pour s’en défaire ! Le pèlerin chrétien sait son existence marquée par le péché. Alors, la parole de saint Paul : « Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné nos péchés » prend toute son actualité : la Croix du Christ est le lieu où je suis pardonné de tous mes péchés. Ainsi, tout ce qui m’est restitué au cours de ce pèlerinage comme souvenirs douloureux et pénibles de mon histoire est  pris dans un processus de réconciliation qui me permettra, là encore, de faire œuvre d’unification de ma personne et de son histoire. Il ne s’agit pas seulement de déposer un caillou au pied d’une croix. Il s’agit bien davantage, comme dans le sacrement de la réconciliation, de se donner soi-même au Dieu de miséricorde qui nous donnera en retour l’excellente chose qu’est une vie simplifiée, unifiée et réconciliée.

Il est pourtant une mise à l’épreuve de cette double unité : c’est la patience qu’il faut acquérir pour marcher, une fois les Pyrénées passées, en compagnie de centaines de pèlerins. Mais qui sont mes compagnons de route ? Les conversations m’ont rappelé qu’il ne faut pas juger : chacun vient avec son désir, son secret parfois. Il y a à respecter toutes ces démarches et situations personnelles. La prière, se fera comme pour Abraham, intercession pour l’humanité dont je côtoie quelques exemplaires sur ce chemin de pèlerinage. Prier à partir de quelques mots échangés avec un inconnu, prier après une longue conversation où l’on aura pris le temps d’écouter l’autre « vider son sac », prier parce que l’on confie telle intention ou que l’on demande de célébrer l’eucharistie pour telle personne… N’est-ce pas là la véritable intercession chrétienne : présenter à Dieu l’humanité pour qu’elle en reçoive en retour ses bénédictions ?

Finalement, qu’est-ce qui reste d’un pèlerinage à Compostelle ? Pour ma part, j’avais placé ce pèlerinage sous le signe de la Providence divine, et elle ne m’a jamais fait défaut. Pour preuve la joie profonde qui m’a habité tout au long de ces 54 jours de périple. La seule chose que j’ai reçue en demandant la protection de la Providence, c’est, comme le rappelait l’évangile, l’Esprit-Saint … dont l’un des fruits de la présence est justement la joie (cf Galates, 5, 22). Une joie qui dit cette mienne unité retrouvée, redonnée par la grâce de Dieu. Une joie qui se décline aussi dans une attitude spirituelle dont je ne me suis pas départi : le détachement ! En effet, on ne vit pas pendant 2 mois avec pour tout bagage un sac de 12 kilos, sans que cela ne transforme votre manière d’être au monde. La vie du pèlerin est simple, elle montre l’image de notre vie comprise comme un pèlerinage vers le Ciel. 

L’apôtre saint Jacques, fêté aujourd’hui, nous attend à Compostelle… mais c’est pour mieux nous renvoyer vers nos existences. Allégés dans notre manière de vivre, ayant brûlé nos vieilles  hardes, nous aurons revêtus les habits de l’homme nouveau pour être témoins de la condition de pèlerin à laquelle tout homme est appelé !

Références bibliques : Gn 18, 20-32; Ps. 137 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13

Référence des chants :