Qu’est donc cet homme envoyé par Dieu « pour rendre témoignage à la Lumière ? ». Il s’appelle Jean. Il est le cousin de Jésus et ils se sont même connus avant de naître, puisque Jean a tressailli d’allégresse dans le sein de sa mère, lors de la Visitation de Marie à Élisabeth.

Jean a passé toute sa jeunesse dans le désert avec un groupe de disciples. On le surnommait « Jean le Baptiste », le baptiseur… c’était son rite pour un appel à la repentance. Lui-même affirme clairement. « Je ne suis pas le Messie, je ne suis pas Élie, je ne suis pas le prophète » et il ajoute : « mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ».

Que dirait-il maintenant ? Pourrait-il crier plus fort, lui l’ascète qui se nourrissait « de sauterelles et de miel sauvage » ? Pourrait-il aplanir le chemin du Seigneur quand il voit notre monde de plus en plus raboteux et où Dieu parait de plus en plus ensablé par l’indifférence des hommes ? Certes, grâce à l’Église des Apôtres et des missionnaires, le Christ est visible jusqu’aux extrémités de la terre. Certes, grâce à l’Église des martyrs et des néo-martyrs d’aujourd’hui vénérés dans cette île Barthélemy, confiée à la Communauté Sant’Egidio qui célèbre ses 40 ans, l’Évangile est rendu lisible parmi les peuples et les cultures. Mais combien reconnaissent le Christ comme l’unique Sauveur, comme le déchiffreur du vrai sens de la vie ? À peine 1 à 3% dans l’ensemble du continent asiatique qui regroupe la moitié de la population mondiale.

Le film qui a précédé la messe évoque sans syncrétisme des images de diverses journées de prières pour la paix organisées par le pape Jean Paul II à Assise, dont la première, à caractère historique, celle du 27 octobre 1986. Jean Paul II mériterait lui aussi le titre de « précurseur », car, grâce à Assise, nous sommes entrés dans une nouvelle donne géo-religieuse de l’histoire de l’Église. Tout en accentuant le mouvement œcuménique entre chrétiens, s’ouvre désormais le chemin inter-religieux fréquenté même en Occident par les religions orientales, de l’Islam à l’Hindouisme et au Bouddhisme.

La pluralité religieuse avec son mixage croissant n’est pas seulement un fait de plus en plus massif et exigeant, elle se présente surtout comme un mystérieux dessein particulier de Dieu. C’est là pour nous chrétiens un défi gigantesque, et plus provoquant que celui de l’athéisme. Pourquoi Dieu a-t-il laissé l’humanité s’éparpiller dans une sorte de supermarché des religions, même si l’œcuménisme entre confessions chrétiennes demeure le fleuron de tout dialogue ? N’oublions pas qu’une face de la terre, surtout orientale, se développe en galopant loin du Christ Sauveur. Un théologien, le père Geffré, a noté que l’homme est rapidement religieux mais lentement croyant, alors que le vrai dialogue est celui qui se hisse au niveau même de la croyance en Dieu fait homme.

Plus encore que l’interreligieux, il s’agit avant tout de préconiser le dialogue « intra-religieux », celui qui nous pousse davantage au-dedans de nous-mêmes qui sommes chargés des nouvelles interrogations jaillies du brassage des religions. Nul d’entre nous, chrétiens, ne pourra se considérer comme propriétaire de sa religion, mais avant tout membre de la famille humaine dont il découvre mieux l’unité en confessant l’unicité fondamentale du mystère du salut de tous en Jésus Christ.

Il y a 60 ans, la nausée d’Auschwitz et d’Hiroshima a poussé les signataires de la Déclaration des Droits de l’homme à proclamer « leur foi dans la dignité et la valeur de la personne humaine » et ce sursaut a permis à l’humanité d’avancer vers l’humain. Mais aujourd’hui cette même humanité qui se croyait immortelle face à des civilisations qu’elle savait mortelles se voit menacée à son tour. Dans le décor chaotique où nous sommes, jamais autant qu’aujourd’hui la guerre ne s’est installée dans la paix. La violence polymorphe et aveugle s’est faufilée partout, au point de rendre la paix belliqueuse. Et, plus que jamais, nous mesurons le peu de portée des discours incantatoires pour la paix. La promotion de la paix ne saurait être artisanale, réduite à un bricolage de bons sentiments ou de bonnes idées : pour dire adieu à la guerre, il ne suffit pas de dire bonjour à la paix.

L’Église ne se lasse pas d’explorer toutes les dimensions de la paix qui s’est donné de nouveaux noms : justice sociale, développement, écologie. Tout se tient : le moindre accroc à la tunique de l’humanité vient défaire la paix. Il n’y a de paix véritable que celle qui vérifie et respecte à la fois tout l’homme.

Que Noël nous apprenne à partager les semences d’éternité et non les déchets de mort. Voici Dieu qui vient, qui ne cesse de venir et que les pauvres, les opprimés n’attendraient plus s’ils n’étaient pas sûrs qu’il est déjà venu. Heureuse coïncidence : ceux qui l’attendent encore, les Juifs célèbrent cette année, en temps de Noël, Hanouka, leur grande fête de lumière. Le 3e dimanche de l’Avent est celle de la joie chantée par le prophète Sophonie : « De même que la terre fait éclore ses germes, ainsi le Seigneur fera germer la justice et la louange devant toutes les nations ».

Que Noël nous donne l’audace de lancer inlassablement sur la détresse humaine le grand filet de la tendresse de Dieu !

Homélie du cardinal Roger Etchegaray, président émérite du conseil pontifical Justice et Paix

Références bibliques : Is 61, 1-2a. 10-11; Lc 1, 46b-50.53-54; 1 Th 5, 16-24; Jn 1, 6-8.19-28

Référence des chants :