Frères et sœurs, « cette Parole que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Je me demande si ce n’est pas de cette façon que nous pourrions terminer toutes les lectures et proclamations de l’Évangile… car l’Évangile n’est vraiment « Bonne Nouvelle » que s’il est actuel. Sans doute, Jésus était-il particulièrement habilité pour oser une Parole qui, d’une certaine façon, révélait sa vocation de Christ, c’est-à-dire de Messie. Cette affirmation de Jésus m’a toujours émerveillé. Nous voici, ce matin, dans l’église Notre-Dame-des-Grâces, mais aussi chacun de vous qui nous rejoignez par la télévision, les auditeurs d’une Parole qui n’a pas vieilli.

J’ai souvent entendu des chrétiens, et des non-chrétiens, me demander pourquoi il fallait absolument que, dans nos célébrations, il y ait des textes aussi vieux que l’Évangile et, plus encore, que l’Ancien Testament. Il y a, me disent-ils, des textes plus actuels qui parleraient mieux à nos contemporains. Sans nier la beauté de ces textes contemporains, je crois, parce que j’en fais l’expérience, que l’Évangile revêt une jeunesse et une actualité que les siècles n’ont pas altérées ou atténuées. Ne nous privons pas de cette Parole qui nous dit la promesse de Dieu. D’une certaine façon, et sans faire des concordances qui deviendraient vite des caricatures ou des simplismes, je crois que ce texte d’Isaïe, repris par Jésus dans l’Évangile de ce dimanche, est en quelque sorte la « profession de foi » de Jésus à la synagogue de Nazareth. C’est sa promesse qui s’accomplit. Dans un monde qui valorise, et le plus souvent très légitimement, la dimension d’épanouissement : « On n’est heureux que si on est épanoui », voici que l’Évangile vient élargir la perspective. Ici, Jésus ne nous parle pas d’épanouissement, mais d’accomplissement. Ceci rejoint d’ailleurs sa Parole sur la croix, c’est-à-dire dans une attitude qui ne semble pas être la meilleure expression de l’épanouissement, où il nous dit : « Tout est accompli. » Heureux sont-ils celles et ceux qui peuvent dire, comme Jésus, au terme de leur vie : « Tout est accompli. » Qu’est-ce à dire sinon qu’il y a, dans leur vie, une plénitude telle qu’ils peuvent déjà toucher à l’éternité. Rien n’est banal et tout est dense pour ceux qui font l’expérience de l’accomplissement de la promesse de Dieu. Que nous dit-il ? « Les aveugles voient, les prisonniers sont libéré et les opprimés sont délivrés… et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » Cependant, cette promesse du Christ ne semble pas, ou pas encore, être la réalité de ce que nous vivons. Alors, de quel accomplissement s’agit-il ?

Cela veut dire, d’abord, que nous ne sommes plus des errants, des exilés, dans un monde sans boussole. Désormais, un cap est donné. En quelque sorte, il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Nous ne vivons pas encore le bonheur du ciel, mais notre vie sur terre n’est plus enfermée dans le carcan du non-sens et de l’absurde. En Jésus, reconnu comme le Messie, une brèche est ouverte sur l’éternité, et c’est déjà « aujourd’hui », et l’Espérance n’est plus une illusion.

Mais, direz-vous, cela n’empêche pas la souffrance, ni le mal, ni la mort, d’exister. Tout ceci ne serait-il pas une douce illusion ? C’est évidemment la grande question. Que dit Jésus ?

D’abord, que le Royaume de Dieu, et son bonheur, ne se vivent que dans la pauvreté, ce qui n’a rien à voir avec la misère, mais il s’agit de se libérer du désir de tout posséder et de tout maîtriser, dans la lucidité : « les aveugles voient », dans la liberté et dans la justice : « les opprimés sont libérés ». Et tout cela est bienfaisant, étymologiquement « cela fait du bien » !

Ensuite, qu’aujourd’hui, ce Royaume est « déjà là » et « pas encore là ». Aujourd’hui, tout est accompli… mais à la façon d’une graine qui doit encore produire son fruit, ou à la façon d’un fœtus, dans le sein de sa mère, qui doit encore être enfanté à la vie promise. En quelque sorte, « tout est accompli »… mais tout reste à faire. Et, réciproquement, tout reste à faire parce que tout est accompli. En ce sens, la promesse du Christ invite l’homme à prendre ses responsabilités. D’une certaine façon, on peut dire que le génie du christianisme est de fonder une Espérance qui ne soit, pour l’homme, ni une illusion, ni une démission, mais un chantier d’humanité où se joue notre destinée.

Permettez-moi de terminer par trois brèves réflexions : je voudrais revenir sur le début du texte d’Évangile de ce dimanche. Saint Luc, l’auteur de cet Évangile, dit qu’il s’est soigneusement informé pour vérifier la solidité de ce qu’il va écrire. Nous ne sommes évidemment pas ici, dans la mythologie ou la fiction, mais dans un souci de vérité au service d’un sens qui rejoint nos aspirations et nos questionnements les plus essentiels. N’oublions pas non plus la comparaison du corps exprimée par saint Paul (2e lecture). Personne n’est inutile quand chacun trouve sa juste et noble place dans ce Royaume annoncé par le Christ. La pire tentation serait de se comparer plutôt que de se réjouir de cette riche et remarquable diversité et complémentarité. Enfin, pour rejoindre l’importance de « l’aujourd’hui », je voudrais terminer en vous partageant cette conviction qu’il n’existe que deux moments importants dans la vie : c’est ce que nous disons dans la prière du « Je vous salue Marie », lorsque nous demandons à Marie de « prier pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort ».

Je nous invite à entrer dans le temps de Dieu, c’est-à-dire dans « l’aujourd’hui de Dieu » qui dit déjà, en germe, en signe et en promesse, le chemin d’éternité. Amen.

Références bibliques : Ne 8, 1-4a.5-6.8-10 ; Ps18 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21

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