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Le récit que nous venons d’écouter relate une expérience qui apparaît étrange. D’abord, nous vivons loin du désert et de son climat. Et puis, dans cette expérience, Jésus rejoint en quelque sorte la lignée des grands héros religieux et des mystiques : c’est apparemment loin de notre condition habituelle. Comment se fait-il alors que ce récit ne manque pas de nous frapper, au début de chaque Carême ?

À vrai dire, dans son expérience, Jésus nous touche à l’intime de notre humanité et il nous introduit dans un rapport nouveau à la vie, une nouvelle manière d’être. C’est précisément ce qui nous intéresse, au moment où nous commençons l’entraînement du Carême. C’est aussi ce qui intéresse en ce 14 février, la Saint-Valentin, où beaucoup célèbrent l’expérience amoureuse, tellement belle, insondable, souvent si décisive et si exposée aux pièges.

Le récit des tentations au désert nous montre d’abord une attitude fondamentale et constante de Jésus : il est quelqu’un qui apprend de la vie et des autres. Il est vulnérable à ce qui survient. Il n’aborde pas la vie, ni les autres, en maître, comme si la vie et les autres ne pouvaient rien lui apporter, rien lui apprendre sur lui-même, et au contraire, devaient se plier à lui. Il se comporte lui-même comme disciple, selon ce que dit le livre d’Isaïe à propos du Serviteur : « Le Seigneur m’a donné le langage des disciples ; chaque matin, il éveille mon oreille, pour qu’en disciple, j’écoute. »

Frères et sœurs, dans la tentation tellement envahissante, aujourd’hui, d’asservir la planète à nos besoins et les humains aux logiques économiques et financières, la manière de Jésus fait appel à notre capacité d’apprendre des autres et de la vie, d’apprendre d’eux ce que nous sommes et ce que nous pouvons être. Et dans la quête nouvelle d’humanité commune qui s’ouvre en ce XXIe siècle, qu’en est-il pour nous, chrétiens, de cette capacité d’apprentissage qui est au cœur du mystère de Jésus ?

Jésus apprend même de la face obscure de notre condition humaine. Conduit au désert, il est poussé dans une expérience de l’errance sans patrie. Cela se traduit, comme pour tout exilé, par une mise à l’épreuve, jusque dans les désirs les plus profonds, touchant aux limites de notre condition : la subsistance, le pouvoir sur le réel, le rapport à la mort. Pour Jésus, ici au désert, se cristallise dans les fibres de son expérience d’homme ce qu’il a entendu de la voix du Père à son baptême : « Tu es mon Fils, mon Bien-aimé. » Et cette expérience était déjà préfigurée dans celle du peuple d’Israël, nomade, immigré, maltraité en Égypte, et qui découvre que son salut est œuvre de son Seigneur. L’expérience des catéchumènes l’atteste également : leur découverte de Dieu comme Bonne Nouvelle pour eux-mêmes est souvent liée à l’épreuve et à la confrontation aux limites humaines. Quand nous fixons le regard sur Jésus au désert, nous touchons du doigt la source de son rayonnement et de la profonde cohérence entre ce qu’il pense et ce qu’il dit, entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.

À trois reprises, le « diable » tente d’enfoncer un coin pour diviser cette unité, et y introduire le mensonge et la fausseté. Le refus que Jésus lui oppose n’est pas une démonstration de sa force propre, ni d’une imperméabilité héroïque à l’épreuve ; Jésus cite chaque fois une parole qui n’est pas la sienne, mais qui vient de son écoute de la voix du Père. Jésus se reçoit d’autrui. C’est ce chemin qu’il nous propose à nous aussi, pour que notre vie soit authentique. Et comprenons bien la manière qu’adopte Jésus de citer l’Écriture. Car nous le voyons, le diable aussi cite l’Écriture. Mais pour la falsifier et la pervertir. Pour Jésus, la seule autorité est la volonté du Père, reçue aujourd’hui dans l’Esprit et révélée à l’aide des Écritures.

Comme le dit l’apôtre Paul : « Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur. » Nous sommes aux antipodes de tout fondamentalisme. Le style de Jésus réduit à néant l’image d’un Dieu maître omnipotent auquel tout être vivant doit être asservi, sous peine d’être sacrifié et immolé. Ainsi que son corollaire : la foi pervertie en instrument de manipulation religieuse. Voici donc que Jésus nous offre l’espace où, à sa suite, nous sommes appelés dans notre liberté à nous ouvrir de façon neuve à notre humaine condition, dans la construction de la maison commune.

Références bibliques : Livre du Deutéronome 26, 4-10 ; Ps. 90 ; Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 10, 8-13 ; Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 4, 1-13

Référence des chants :