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Chers Frères et Sœurs,

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Cette célèbre phrase de Jésus conclut le passage de l’évangile que nous venons de lire. Voyons d’abord ce qu’elle signifie dans son contexte ; puis nous nous demanderons ce qu’elle nous dit aujourd’hui.

Nous nous trouvons au chapitre 22 de l’évangile de Matthieu, évangile que nous suivons tout au long de cette année liturgique. Jésus vient d’entrer triomphalement à Jérusalem, acclamé par la foule, qui crie : « Hosanna au Fils de David » (Mt 21). Il est reçu comme un messie, qui va sauver le peuple du pouvoir des occupants, les Romains. Il se rend au Temple. Il voit tout le trafic qui se déploie sous les portiques et il se scandalise ; il chasse donc tous les vendeurs du Temple. Vous imaginez d’ici la colère des responsables, prêtres et scribes, qui se demandent de quel droit Jésus agit ainsi et trouble l’ordre public. Dans cette ambiance de soupçon, ces chefs religieux, en particulier des pharisiens, viennent trouver Jésus pour le prendre en faute et le faire arrêter. Ils inventent une question qui va enfoncer Jésus. Ils lui demandent, dans un esprit un peu nationaliste : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur, à César ? » Si Jésus répond « oui, il faut payer l’impôt », il se fera prendre pour un collaborateur des Romains, il trahira le peuple, il apparaîtra comme un faux messie. S’il répond : « non, il ne faut pas payer l’impôt », il se positionnera contre le pouvoir des Romains et pourra être accusé de subversion. Dans les deux cas, on aura une raison pour l’arrêter.

Alors Jésus a une idée de génie : il demande qu’on lui montre l’argent servant à payer l’impôt. Ses adversaires sortent de leur poche une pièce d’un denier. Ils se trahissent : ces chefs religieux, fiers de leur identité nationale, montrent qu’ils ont en poche l’argent romain, alors que Jésus n’en a pas sur lui ! Première victoire de Jésus ! Il révèle l’envers des cartes, le double jeu des dirigeants du peuple. Ensuite il leur demande de dire clairement de qui est l’image sur la pièce. Ils répondent : de César ! Là ils s’enfoncent : ils affirment qu’ils ont l’image de César sur eux ! Ils collaborent en secret à la politique romaine alors qu’ils apparaissent comme des purs de la religion ! Deuxième victoire de Jésus. Dès lors il énonce la phrase qui les remet à leur place : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Troisième victoire de Jésus ! Il fait la leçon aux pharisiens ; il montre que derrière leurs préoccupations concernant l’impôt à payer à César, ils sont en train d’oublier Dieu ! Eux qui croyaient enfoncer Jésus, les voilà réduits au silence. Par cette phrase solennelle, Jésus les force à la réflexion. Il élargit le débat et les oblige à faire un examen de conscience personnel, à réfléchir au sens de tout leur engagement. Chacun doit se dire : dans ma vie, qu’est-ce que je consacre à César, c’est-à-dire au matériel ; et qu’est-ce que je consacre à Dieu, c’est-à-dire au spirituel ? Jésus laisse une place à César – contrairement aux pharisiens – mais surtout il veut qu’on trouve une place pour Dieu.

Et c’est à ce niveau, frères et sœurs, que ce texte nous interpelle aussi, deux mille ans plus tard ! Nous aussi, il nous invite à faire un examen de conscience et à faire un choix pour notre vie. Quand Jésus parle de César, il oblige le peuple juif à prendre au sérieux le pouvoir politique de l’empire, qui était un état supranational. Jésus dépasse les sentiments régionalistes et invite à avoir un regard politique vaste. Il ne pense pas qu’aux intérêts de son peuple, il pense au bien public de tout l’empire, en fin de compte, de toute l’humanité – alors même que cet empire avait un côté injuste et oppresseur ; mais Jésus voit plus loin que les défauts de la politique ; il embrasse le souci de toute la chose publique. À notre époque où chacun a tendance à penser à ses intérêts spécifiques, Jésus nous invite à voir large : rendre à César ce qui est à César, c’est rendre à toute l’humanité et à toute notre planète le respect qui leur est dû.

Le second défi est encore plus délicat : rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Cela veut dire en tout cas : donner une place à Dieu dans ma vie et dans la société. C’est d’abord une interpellation personnelle : où est Dieu dans ma vie ? Sachant que j’ai beaucoup de soucis, beaucoup de souffrances parfois, beaucoup d’obligations familiales, professionnelles, matérielles, culturelles, quelle place est-ce que je donne à Dieu dans ma course quotidienne ? Quand est-ce que je lui consacre du temps par la prière ? C’est vital pour chacun de nous ! La question est très moderne – mais en fait il y a deux mille ans qu’elle est posée à chaque être humain. Parce que chacun doit se la poser personnellement. La place de Dieu, c’est aussi la place du pauvre et du petit dans ma vie : car Dieu, en Jésus, se manifeste d’abord dans le petit et le pauvre. C’est le petit que Jésus place au milieu du cercle des disciples, d’après l’évangéliste Matthieu (chapitre 18), et c’est à propos de ce cercle que Jésus dit : Je suis au milieu de vous. Donc quelle place est-ce que je donne au pauvre dans ma vie ? Quand est-ce que je le mets au cœur du cercle de mes activités ? Enfin la place de Dieu, elle est aussi dans notre société. Certes Dieu ne revendique pas tout l’espace : il y a place pour César ! Mais il faut aussi une place pour Dieu. Dieu ne peut être oublié de l’espace social, de l’espace public. Une société qui oublie l’Évangile devient une société impitoyable et malheureuse, une société sans espérance et sans horizon, une société sans conversion possible et sans joie profonde. Il faut une place pour Dieu à travers la justice sociale, à travers les témoignages de prière et de service, à travers la gratuité et la beauté.

Une place pour Dieu ! À inventer dans ma vie et dans la société ; dans le dialogue, pas dans l’exclusion ; dans la communauté chrétienne et pas dans l’isolement ! Une place pour Dieu, à inventer ici à Louvain-la-Neuve, à l’Université comme dans la ville ; en Belgique, comme en France ; dans nos villes et nos villages ; en Grèce, à Salonique, la ville de cette petite communauté chrétienne à laquelle saint Paul écrivait sa première lettre, entendue en deuxième lecture ; ou à Seraing, dans la région de Liège, qui souffre de fermeture d’entreprises ; une place pour Dieu dans les pays ou les régions où règnent l’injustice ou la pauvreté ; une place pour Dieu, partout, sur le terrain de la vie ; mais une place qui commence ici, au cœur même de cette eucharistie !
Amen.

Références bibliques : Is 45, 1.4-6a ; Ps. 95 ; 1Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21

Référence des chants :