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Dans la société de son temps, le prophète Jérémie a remis en cause les discours politiques et religieux des élites. Cela n’a pas plu du tout.

Je pensais à un ami – il a la moitié de mon âge. Il aime réagir avec la force de ses convictions et elles ne sont pas toujours politiquement correctes. Il y a quelques jours, je lui rétorquais : « La conscience est supérieure aux convictions ; on peut agir contre ses convictions, mais c’est un péché d’agir contre sa conscience. La conscience est un lieu de discernement : la présence, en nous, de l’Esprit Saint qui nous fait être pleinement nous-mêmes. » Il me répondit : « La conscience, c’est en quelque sorte le feu de Dieu au fond de nous-mêmes ? » Il avait vu juste. Cependant, parce qu’il me connaît bien, il ajoute de façon désarmante : « Mais je sais que vous aimez les jeunes qui ont des convictions. »

C’est vrai. Parce que sans conviction, il n’y a pas de parole. Il n’y a pas de rencontre. Il n’y a pas d’évolution et de maturation. Il n’y a pas de reconnaissance que l’autre est autre. Sans conviction, il y a complaisance et même compromission mais pas bienveillance, ni vérité.

C’est bien ce que dit Jésus. Littéralement, il interroge : « Pensez-vous que je suis venu donner une paix sur la terre ? Non, je vous le dis, au contraire, une séparation. » Jésus n’est pas venu donner « la » paix, c’est-à-dire une paix passe-partout, une paix en kit indépendante de ceux qui la reçoivent. La paix du Christ vient bien de Dieu mais elle ne nous déboute pas de notre responsabilité : il est venu donner une paix que Dieu trouve avec nous, ou disons que nous trouvons avec Dieu. Quant à la division, ce n’est pas un enjeu funeste de guerre. Il s’agit de la nécessité d’une séparation. Je suis venu donner une séparation, dit Jésus. Chacun devra apprendre à être lui-même. Le fils n’est pas le prolongement du père : avec ce qu’il reçoit, le fils apprend librement à être lui-même. Et le père n’a pas à abandonner son autorité pour éviter le conflit avec son fils. Il accepte ce qui les sépare. C’est un processus de vie. La possibilité de toujours naître et renaître. Il y a des convictions différentes qui caractérisent père et fils, et qui permettent à l’un et à l’autre de se parler et de reconnaître comment ils vont établir une paix, même avec leurs différences de générations, de cultures, de mentalités et de foi !

Car Jésus a annoncé d’emblée : il s’agit « d’achever un baptême ». Et un baptême est un acte de foi, un plongeon dans la foi. Et la foi assume de confronter à d’autres et au monde, une autre conviction et une autre force de vie. Bien sûr, cette opposition n’est pas sans douleur. Mais sans séparation assumée entre les générations et entre les sensibilités, la foi se dilue et s’épuise. Le disciple du Christ qui ne réagit pas par ses paroles et par ses actes anéantit sa foi. La foi porte le chrétien à affirmer ses convictions et ses convictions soutiennent sa foi.

Pourtant, « affirmation » n’est pas « agression ». Et Jésus parle d’un feu qu’il vient porter sur la terre. Ce n’est pas un feu destructeur. C’est un feu qui éclaire et réchauffe. Il ne s’agit pas de raser, mais de faire progresser. Saint Dominique est cher à mon ordre des prêcheurs, mais aussi cher à cette paroisse. Son amitié et son exigence ont sillonné les paysages qui nous entourent. L’histoire veut que sa mère, quand elle était enceinte de lui, a rêvé d’un chien qui parcourait le monde avec une torche. Elle comprit que c’était son fils qui, à la suite du Christ, porterait le feu de la parole de Dieu.

Comme une flamme, la parole de Dieu gagne ce qu’elle touche. Elle nourrit nos convictions qui nous donnent notre place en ce monde. Elle éclaire notre conscience, creuset d’un cœur libre où Dieu peut prendre sa place en nous. Amen