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Ce sont les sandales. Les sandales qui m’ont toujours intrigué. Partir annoncer l’Évangile sans argent, sans bagages, passe encore. Je comprendrais. C’est l’ascétisme du missionnaire, n’est-ce pas, et la pauvreté pour l’exemple. Mais sans sandales ? Et on fait comment, pour marcher, sans sandales ?

Et voici que cet Évangile de l’envoi des disciples en mission tombe ici, à Châtel-Guyon, dans ces pays d’Auvergne qui sont pour moi, comme pour beaucoup de vous tous, qui participez à cette messe par la télévision, un souvenir de vacances heureuses, et de surcroît, le premier dimanche du mois de juillet !

Bon sang, mais c’est bien sûr ! Pas de sandales, pas de sac, pas d’argent : comme si vous étiez en vacances ! Comme je serai dès demain, quelque part du côté du Cantal, pieds nus dans la rivière ! Je m’explique… Le Christ nous envoie annoncer l’Évangile, c’est entendu. On fait difficilement plus clair que ce passage de l’Écriture. Les soixante-douze, c’est nous, chrétiens de tous âges, de toutes conditions. Et nous ne demandons qu’à témoigner de notre foi…

Oui mais, quand nous partons en mission, nous nous armons. Pas au propre, naturellement, mais au figuré. Nous nous carapaçonnons de méthodes, de précautions, de convictions. Nous partons en mission comme le chevalier partait en guerre… Nous sommes tout inquiet, tout tendu. Et si ça ne marchait pas ? Et si nous essuyions des rebuffades ? Et si l’on nous contredisait ? Et si, et si…

« Pas du tout ! » dit Jésus. Ne prenez rien. Partez en mission sans rien. Quand nous allons à la plage, disons, pour rester ici, en Auvergne, quand nous allons nous baigner dans le lac d’Aydat ou dans la Sioule, nous nous jetons à l’eau sans argent, sans sac, sans sandales… Nous nous y jetons confiants et insouciants, même si elle est froide. En fait, elle est froide. Mais nous n’avons pas peur : cela nous fait même rire. Ce sont les vacances, nous pouvons nous le permettre ! Eh bien ! Je crois que Jésus nous conseille la même confiance. La même, comment dire ? Oui, la même insouciance.

Regardez les grands saints évangélisateurs : saint Jean Bosco jouait à la balle avec les garçons des rues de Turin. Saint Philippe Néri chantait dans les rues de Rome. Saint François d’Assise parlait aux petits oiseaux. Plus près de nous, Jean Paul II emmenait les jeunes de Cracovie skier à la montagne.
Ce qui attirait en eux, ce qui a fait d’eux de vrais apôtres, c’est cette bonne humeur inlassable, cette simplicité, cette confiance en Dieu à chaque instant. Ils n’étaient ni naïfs, ni superficiels, mais ils avaient choisi la joie et le jeu. Et nous, nous savons bien, nous l’avons tous expérimenté, que lorsque nous sommes en vacances, nous nous parlons mieux les uns aux autres. Nous sommes plus authentiques, plus ouverts. Sans souci et sans crainte, au bord de la rivière, tandis que filent le martin-pêcheur et la libellule, nous parvenons à ouvrir notre cœur. Les amitiés se resserrent, les générations se ressoudent.

Et c’est dans cet état d’esprit que nous pouvons enfin dire ce en quoi nous croyons. Ce que nous espérons. Ce qui nous fait vivre. Les pieds nus sous le grand chêne, à l’heure de la sieste.

Alors oui, il ne nous reste plus, je crois, qu’à demander au Seigneur, pour faire de nous de bons témoins de sa Parole, de nous mettre l’esprit en vacances.

Et j’ajoute que le Seigneur peut le faire même si, en réalité, nous ne partons pas en vacances ! Comment ? En dispersant nos inquiétudes ; en rendant plus légers les poids que nous portons, que nous les ayons choisis ou non ; en rendant surtout nos yeux capables de voir, de nouveau, les merveilles qu’il nous donne à chaque instant, le soleil, la rivière, l’oiseau, les amis, les enfants, tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui nous fait sourire de bonheur. Que le Seigneur, donc, nous mette l’esprit en vacances pour que, libérés de tout souci, allégés de tout bagage, nous puissions enfin dire le fond de notre cœur, parce que le fond de notre cœur, c’est que le Seigneur est amour, que l’amour est bon, que l’amour est notre seule vérité et que le reste n’a aucune importance.

Bonnes vacances, frères et sœurs, bonnes vacances, sans argent, sans sac, sans sandales, sans rien que l’amour du Seigneur dans le cœur et, aux lèvres, un grand sourire.

Références bibliques : Is 66, 10-14 ; Ps 65 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12. 17-20

Référence des chants : Liste des chants de la messe à Châtel-Guyon