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Avec cet épisode, on oppose si souvent Marthe, femme active, et Marie, celle qui médite ! On oppose de même les chrétiens qui sont soucieux de leurs frères malades, seuls et démunis, ou encore loin de la foi, et ceux qui font une large place à la prière. Pourtant, les uns comme les autres cherchent à vraiment accueillir Dieu, de la façon la plus concrète et la plus sûre. Mais sortons des oppositions pour voir que dans les deux cas, on peut se faire illusion. Pour m’aider à cela, je me suis laissé guider par deux interprétations de ce récit.

La première, c’est celle d’un moine [1] qui ne se satisfait pas que les contemplatifs justifient leur vocation à partir de cet évangile. Il dit que Jésus oppose Marthe et Marie, mais sur un point précis : « Marthe tu te tracasses pour beaucoup de choses, alors qu’il y a besoin d’une seule. » Car son constat : Marthe est tiraillée. Elle est dans l’activisme ! C’est comme si Jésus lui donnait un conseil pour se faire moins de tracas : « Pas besoin de faire plusieurs plats, un seul suffit. Reste simple. » Jésus, avec bon sens, calmerait-il nos perfectionnismes ? On peut s’enfermer dans la fierté d’en mettre plein la vue, ou dans la peur de ne pas être à la hauteur. « Mais n’oublie pas que l’essentiel, c’est d’accueillir », dirait Jésus.

La deuxième interprétation, qui nous bouscule un peu, est celle de Maître Eckhart, un mystique du 14e siècle [2]. Lui met Marthe à l’honneur. Il dit qu’entre elle et Jésus, il s’est formé une complicité et que, devant Marie, il fait semblant de déstabiliser Marthe, mais c’est pour que ce soit un enseignement pour Marie. Maitre Eckhart dit que Marthe est celle qui a le plus de maturité spirituelle. Au début, comme Marie, elle a commencé en goûtant une sérénité insouciante près du Seigneur. Mais au contact de la vie, elle a appris à être toujours avec lui. Même dans toutes ses activités et au cœur des tracas ! Il dit que Marthe et lui ont appris à être unis. Il dit que Marthe et tous les amis de Dieu « sont avec les soucis, mais non pas dans les soucis ». Les proches de Dieu ne se laissent pas submerger. En somme, on se trompe si on appelle vie chrétienne une fuite de nos responsabilités ; si l’on croit qu’il faut décoller du sol, se perdre dans de pieuses pensées insouciantes. Pour Maître Eckhart, c’est se faire illusion que d’accueillir Jésus ainsi. Mais il admet que c’est un passage dans notre vie de foi, un moment de notre jeunesse spirituelle. Après, se fortifie la maturité de notre piété et de notre relation à Dieu.

Ces deux interprétations me conduisent à une réflexion. On dit parfois de quelqu’un, avec un peu de reproche : « Il est dans son monde. » Ces lectures de l’épisode avec Marthe et Marie manifestent que l’on peut s’enfermer dans sa bulle : soit penser le service comme une manière d’exister, soit être dans une piété déconnectée des réalités. Comment l’éviter ? En laissant la parole de Dieu venir à nous, nous ouvrir à Lui et nous envoyer au vrai monde.

Jésus dit que Marie a choisi la meilleure part. Littéralement, on pourrait dire : « la bonne portion ». Jésus ne dit-il pas : « Vous serez ajustés dans le service ou dans la prière si vous avez la bonne ration de ma parole » ? Sa parole, ce n’est pas simplement une bonne chose pour recharger les batteries. C’est le fondement : pour servir, pour aimer, pour vivre.

Comme dans tous les lieux de pèlerinage, en ce sanctuaire Notre-Dame de Brebières, Jésus nous dit : « Sache m’écouter, fais-moi confiance. Et en toute chose, restons unis. Tu n’auras pas peur, ensuite, d’affronter la réalité de ta vie et d’accueillir… moi, ton Dieu, et les autres, tes frères. » Amen.

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[1] Frère Dominique, Jésus disait : « Je dois poursuivre ma route. » Tome 5, Éditions Siloë, Abbaye d’En Calcat, 1991.

[2] Maître Eckhart, Sermon 86 sur Marthe et Marie.

Références bibliques : Gn 18, 1-10a ; Ps. 14 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42

Référence des chants : Liste des chants de la messe du 17 juillet 2016 à Albert