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Il n’est même pas besoin de connaître l’Evangile pour avoir entendu parler de Thomas. C’est passé dans le langage courant :  "Moi, je suis comme Thomas, je ne crois qu’à ce que je vois"

Chaque année, dans toutes les églises du monde, on lit le récit de l’apparition du Christ à l’apôtre Thomas. Et c’est très bien ainsi, c’est bien venu, c’est nécessaire. Pourquoi ? Parce que d’abord beaucoup de croyants se reconnaissent dans les hésitations de Thomas, et surtout je crois très important qu’au moins une fois par an dans les églises nous réfléchissions sur le doute ou plutôt sur ceux et celles qui doutent. Essayons, voulez-vous.

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J’ai envie d’évoquer devant vous des visages, le visage de ceux et celles que je connais et que j’estime beaucoup, vous en connaissez vous aussi et vous les estimez, ceux que j’appelle les douteurs sincères. Le douteur ne rejette pas Dieu ni le Christ, il ne sait pas , il hésite. Ce ne sont pas des gens " indifférents " Ce serait bien mal les connaître si l’on disait d’eux que le fait religieux ne les intéresse pas, qu’ ils n’en ont rien à faire. Ils ont mis et ils mettent toute leur honnêteté dans la réflexion religieuse, toute leur intelligence et parfois leur immense culture, mais ne voient décidément pas le moyen de croire. Ils pourraient prendre à leur compte cette superbe phrase du savant Jean Rostand qui disait :  "Moi, je mets autant de ferveur dans ‘je doute’ que dans ‘je crois’".

Evoquer ces gens-là dans une église aujourd’hui, pourquoi ? Pour que les croyants que nous sommes nous les respections infiniment.

Respecter ceux qui doutent, c’est estimer leur recherche qui donnerait d’ailleurs des leçons à bien des croyants qui n’ont guère réfléchi au contenu de leur foi.

C’est également les écouter, les rejoindre dans leur questionnement, accueillir la justesse de beaucoup de leurs observations sur l’Eglise, sur la vie des chrétiens, sur telle parole ou telle interprétation qu’il faudrait revisiter. Les respecter, c’est probablement changer le ton de l’Eglise et des croyants quand ils affirment leur foi, comme un étalage complaisant de certitudes.

Ceci s’est passé dans un refuge sur le chemin de Compostelle. C’est un ami qui m’a raconté cela. Une jeune femme lui a dit : "Vous êtes croyant ? Moi, je suis agnostique. Je ne peux rien affirmer sur Dieu ni sur le Christ" Et elle a ajouté : "Les discours religieux qui prétendent démontrer qui est Dieu m’agacent" Après un instant de silence, mon ami lui a répondu d’une façon que je trouve admirable : "Si Dieu existe, madame, il me semble qu’il est plus honoré et respecté par le silence ou au moins la modestie des affirmations des croyants que par les discours-fleuve de ceux qui croient savoir tout de lui et sur lui."

Ce qui confirme cela c’est la parole du Père Joseph Doré, un évêque et un grand théologien qui écrit : "Il y a beaucoup de gens qui ont l’air de savoir tout sur Dieu, du moins si l’on en juge par l’aisance avec laquelle les uns le nient et les autres l’affirment. On peut être sûr qu’à procéder ainsi, on passe complètement à côté de la question. Pourquoi ? Parce que Dieu est un mystère, un très grand Mystère."

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Après avoir parlé des douteurs sincères, il est temps de parler des croyants sincères. Ils ressemblent beaucoup à l’apôtre Thomas, parce que, eux aussi ne croient pas du premier coup ! Thomas est un bel exemple du croyant sincère. En effet, la foi n’est jamais aussi sincère, aussi solide que lorsqu’ elle a surmonté le doute. Il n’y a pas de foi chrétienne qui ne passe par l’hésitation et le doute. Une foi sans questions, sans interrogations risque en effet de sombrer dans ce qu’on appelle le "fidéisme", c’est-à-dire, je n’y comprends rien mais j’y crois quand même ou j’aime mieux ne pas trop réfléchir.

Le doute n’est pas incompatible avec la foi, avoir la foi, c’est avoir assez de lumière pour porter ses doutes. Je me reconnais, personnellement, assez bien dans cette définition. Ma foi de chrétien, ma foi de prêtre cohabite avec toutes les questions qui s’entêtent à rester là !

Oui, si je crois, ce n’est pas parce que j’ignore les objections ou que je veux les oublier. J’ai choisi, j’ai décidé de faire confiance au Christ. Et cette confiance est plus forte que mes doutes. J’ai choisi -mais pas une fois pour toutes – je choisis tous les jours de croire ce que le Christ a dit de Dieu son Père, de croire ce qu’il a dit de lui-même, de croire ce qu’il a dit de l’homme, de croire au chemin qu’il a indiqué, pas seulement par ses paroles mais par sa vie.

Assez parlé à la première personne. Votre présence ici, ce matin, dans cette église Saint Jean-Baptiste du- Val- Fourré, la ferveur de cette célébration en est une fameuse illustration, vous avez rejoint vous aussi la foule de ceux qui font confiance au Christ et ça n’est pas facile, au milieu d’amis qui ne croient pas ou qui croient autrement. Vous avez décidé de marcher à sa suite.

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En fin de compte, l’itinéraire de tous les croyants ressemble à l’itinéraire de Thomas. Nous croyons pour les mêmes raisons que Thomas. En effet, c’est après avoir mis les mains dans les plaies de Jésus qu’il s’est prosterné en disant " Mon Seigneur et mon Dieu " Il y a dans ce geste de Thomas quelque chose d’une portée symbolique inouïe pour comprendre qu’on peut passer du doute à la foi.

Sincèrement, sachant ce que nous savons de la misère, de la souffrance, du mal et du malheur, jamais nous ne croirions en Dieu s’il n’était celui qui a gardé les traces de ses plaies de crucifié. C’est parce que Dieu, par les mains de Jésus, n’a pas touché seulement le charme de la vie, la joie des noces ou des belles amitiés. C’est parce que ses mains ont été clouées sur une croix. C’est parce qu’il est descendu au fond de notre misère inépuisable, c’est pour cela que nous croyons en lui. C’est pour cela que nous disons, ce matin, à la suite de l’apôtre Thomas : " Mon Seigneur et mon Dieu " Si nous avons confiance en lui, c’est parce qu’il porte irrémédiablement les cicatrices des plaies de la souffrance humaine qui ne l’a pas épargné.

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Au terme de cette réflexion, je ne sais pas pourquoi mon dernier mot, j’ai envie de l’emprunter à une petite fille de huit ans. C’est peut-être que la foi est plus simple que je ne l’ai laissé entendre. Laissons-nous porter par la foi d’un enfant. Un adulte lui a dit un jour : "Je te donne un florin si tu me dis où Dieu habite". Elle, de lui répondre : "Moi je t’en donne deux si tu me dis où il n’habite pas"
 Merci, petite Lucille. Et merci, Thomas, de nous avoir mis à l’aise avec le doute. Et merci surtout ,Thomas, de nous avoir mis à l’aise avec la foi !

Références bibliques :

Référence des chants :