La joie de la relation
Quand Samuel arriva chez Jessé, pour trouver le roi que le Seigneur l’envoyait chercher, il aperçut Éliab et il se dit : « Sûrement, c’est lui le messie » ; mais le Seigneur lui dit : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté », et il ajouta : « Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur ». Finalement, nous le savons, après avoir vu les sept fils de Jessé et avoir demandé s’il n’y en avait pas d’autres, Samuel finit par entendre parler du plus jeune, celui qui était en train de garder le troupeau ; c’était celui-là, le petit, l’oublié, le laborieux, que Dieu avait choisi pour en faire un roi.
Frères et sœurs catéchumènes, vous qui avez perçu dans vos vies, le passage de Dieu, vous qui avez senti le sillage de son parfum dans le cours de vos existences, vous avez compris, comme Samuel, comme David, que Dieu avait posé sur vous son regard, qu’il vous aimait dans votre vérité nue, alors même que vous n’êtes ni des purs, ni des parfaits. Gardez précieusement la joie de cette découverte, ainsi vous ne risquerez jamais d’oublier que Dieu ne regarde pas les apparences, et qu’il nous appelle à vivre fondamentalement dans l’action de grâce d’être aimé sans raison, sans condition.
Dans notre monde, et jusque chez les croyants, les tentations de constituer des systèmes hermétiquement clos, de miser sur l’efficacité, sur la rentabilité et la puissance, sont grandes, mais vous, vous avez vécu cette visitation de Dieu dans votre faiblesse, et cette expérience est le trésor que vous pouvez apporter à nos communautés. Aidez-nous, nous qui risquons toujours d’oublier que l’Église n’est pas un club d’impeccables mais une assemblée de boiteux, à réapprendre l’émerveillement fécond d’être aimés pour ce que nous sommes. Ne vous laissez pas séduire par les discours qui dévalorisent les petits et les faibles, qu’il s’agisse des personnes malades, handicapées ou en fin de vie, qu’il s’agisse des étrangers, de ceux qui n’arrivent pas à être « normaux », à rentrer dans les cases de ces systèmes toujours déshumanisants, et qui essayent simplement d’être aimés, respectés, envisagés comme autant de chances de faire de nos sociétés autre chose que des engrenages de concurrence et de consommation.
Ils sont nombreux ceux qui ne professent pas le nom de Jésus, mais qui cherchent, sous les radars des apparences, jusque dans leurs propres pauvretés, à porter ces fruits de « bonté », de « justice » et de « vérité » dont parle saint Paul dans la seconde lecture en nous encourageant à « reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur ». Notre mission de chrétien n’est pas seulement de produire ces fruits, car ils ne poussent pas seulement dans notre verger, mais elle est de reconnaître joyeusement ces fruits que la lumière divine fait pousser dans les autres et entre les autres.
Pour garder cette fraîcheur évangélique, nous devons en effet faire le choix radical de la relation, et ce choix se fera toujours au détriment de la logique des clans, de la séduction des systèmes : dans l’Évangile que nous venons d’entendre, la guérison de l’aveugle n’est pas d’abord perçue comme une joie, comme un signe du Royaume qui vient, mais comme un problème, comme une remise en question du système. Et voilà que Jésus s’adresse à celui qu’il a guéri en l’interrogeant : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Celui-ci répond : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Cet homme, malmené parce qu’il a été guéri en marge du système, cherche à obtenir des arguments, des légitimations pour se sortir de la tourmente, mais Jésus le ramène au cœur de ce qu’est la vérité : la relation, celle qui fait qu’on se regarde dans les yeux et qu’on se parle de cœur à cœur : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
Ce qui est au cœur du Christianisme, c’est la relation au Christ, Celui qui est venu nous révéler que l’être de Dieu n’était que relations, nous permet ainsi de comprendre que la clef de l’humain et de l’univers est la relation. Comme chrétiens, nous sommes témoins d’un Dieu-Relations qui n’a pas hésité à transgresser les systèmes, les limites entre le Ciel et la terre, pour accomplir son dessein de Salut en nous, et nous, nous devons tenir, coûte-que-coûte contre la marée des peurs, des méfiances irrationnelles et des haines qui troqueraient volontiers le commandement de l’Amour du prochain pour des systèmes de valeurs et d’intérêts garantissant la tranquillité et les certitudes. Si nous avons un martyr à vivre en ce temps, ce sera sans doute celui de la confiance en la relation qui nous fera peut-être passer pour des naïfs ou des idéalistes mais nous passerons, en redisant avec le psalmiste : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ».