Rentrer dans la miséricorde
Deux semaines après, comment avez-vous commencé cette rentrée ? Debout, combatifs ? A reculons sur le mode : je hais mon réveille-matin ? Ou tout sourire, le mug de café en main ? Rassurez-vous. Il n’y a pas de mauvaise façon d’aborder la rentrée. J’en connais qui ont commencé à plat-ventre, et qui ne s’en portent pas plus mal. Je veux parler des jeunes novices de mon couvent qui débutent le noviciat par un rite simple. Avant de recevoir leur nouvel habit de religieux, tout blanc, ils se prosternent, bras en croix. Allongés sur le sol, ils demandent à pleine voix aux frères qui les entourent « la miséricorde » La miséricorde de Dieu. La miséricorde de leurs frères. Puis ils se relèvent.
Chez nous, les dominicains, on rentre en demandant pardon. Ou mieux, en demandant grâce. Comme pour dire qu’on va aligner des erreurs et des bêtises. Malgré notre bonne volonté, on va forcément se planter quelque part. Une fois, 77 fois sept fois. Depuis 25 ans que je me suis moi-même prostré aux pieds de mes frères, je peux vous dire que j’ai certainement épuisé mon crédit. Mon habit n’est plus du tout tout blanc, et je ne veux pas seulement parler des taches de café et de confiture. Il y a d’autres taches plus invisibles et plus sérieuses. Je ne vous en impose pas la liste ici, je n’ai que 6 minutes de direct. Mais trop souvent, j’ai oublié que j’avais moi-même demandé la miséricorde, alors que je refusais de la donner à tel frère qui me faisait du tort.
Bien sûr, je n’attends pas que les nouveaux employés commencent leur premier jour de boulot prostrés aux pieds de leurs collaborateurs, ou les élèves de leurs profs. Mais sans reproduire le geste, souvenons-nous de la formule : « la miséricorde de Dieu et celle de ceux avec qui je vais vivre ». Dieu, d’abord. Pour se souvenir que notre première dette est envers lui. Il nous a donné la vie, gratuitement. Il gardera toujours une longueur d’avance, nous ne pourrons jamais lui rembourser. Tout le reste, nos petites fâcheries humaines, nos comptes d’apothicaire rancuniers ne sont rien face aux millions que l’on doit au Bon Dieu. Millions de mercis que je n’ai jamais pris le temps de lui dire, de pardon que j’ai oublié de demander. Si lui nous fait grâce, largement, pourquoi être si mesquin entre nous. Pourquoi ne pas s’offrir un peu d’air, un peu de liberté intérieure, en brisant l’ennuyeux cercle comptable de nos misères ?
Bien sûr, certains coups sont difficiles à pardonner. Peut-être bien qu’il y a de l’impardonnable entre nous. Et c’est là plus que jamais qu’il faut s’en remettre à Dieu pour qu’il fasse l’impossible : faire crédit à mon ennemi. Que le cœur large de Dieu prenne le relais de mon cœur étriqué. Car nous n’entrerons pas haineux au royaume des Cieux. « Pense à ton sort final, et renonce à toute haine ». Peut-être que ce matin, nous pourrions offrir à Dieu ce petit cadeau : une rancune, abandonnée à ses pieds.
La semaine dernière, à la prise d’habit des novices, un habit était exposé devant l’autel. Celui de notre frère Pierre Claverie, évêque d’Oran, mort martyr il y a trente ans. Le même habit religieux dont furent revêtus mes huit nouveaux frères. Mais, en passant juste devant alors que nous achevions notre solennelle procession d’entrée, j’ai remarqué un signe qui ne trompe pas, et qui m’a sacrément rapproché du Bienheureux Pierre. Là, sur son scapulaire déjà un peu usé, une discrète tache de café.
Frères et sœurs, n'attendons pas d'être parfaits pour faire une bonne rentrée. Ne rêvons plus d'avoir un habit immaculé pour suivre le Christ. Recommençons simplement par demander la miséricorde. Dieu fera bien le reste.
