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Tranquillité, apaisement, silence. Parmi d’autres, ces mots magiques projettent dans notre existence des éclairs d’intense satisfaction. Lorsqu’ils nous touchent, nous aimerions arrêter l’horloge et nous rassasier indéfiniment de ces minutes qui prennent une étrange saveur d’éternité.

Comme il le fait souvent, Jésus se retire en un lieu isolé. Il gravit la montagne. Il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Il est transfiguré devant eux. Les disciples s’étonnent, mais ne dissimulent pas leur enthousiasme.

Cette manifestation les trouble et les rassure à la fois. Ils n’ont pas suivi un imposteur ! La prédication et les gestes de Jésus de Nazareth les séduisent et les bousculent. À certaines heures, il les laisse perplexes. Ils savent maintenant qu’il est l’Élu de Dieu. La présence de Moïse et d’Élie, la voix du Père lui-même le leur confirment. Pensez donc ! Que peuvent espérer des Juifs fervents de plus extraordinaire et gratifiant qu’un tel regroupement ?

On a beau être apôtre, on n’en reste pas moins homme. Les trois privilégiés voudraient tout oublier et s’extasier devant la majesté du Christ offerte à leurs yeux. Loin des discussions et des querelles, ils souhaitent planter la tente. Ils pourraient demeurer longtemps en la secrète compagnie de leur Seigneur glorieux. Pour sûr, ils seraient, enfin comblés !

À l’invitation de Jésus, les apôtres redescendent de la montagne. Tels Abraham, ils partent. Pourtant, ils avaient contemplé plus et mieux que ce qu’Abraham avait attendu ! Avant de recevoir en héritage la gloire du Fils bien-aimé du Père, ils le verront défiguré, méprisé, humilié. Il sera fixé à la croix. Plus tard, Jacques sera le premier apôtre à être mis à mort pour avoir annoncé l’Évangile du Christ. Pierre subira le même sort.

La sagesse de Dieu corrige fort à propos l’illusion humaine. L’espérance soulevée par la venue du Christ ne ressemble en rien à la possession individuelle ou collective dont rêvent spontanément les apôtres. Notre foi proclame que nous verrons Dieu tel qu’il est et que nous lui serons semblables éternellement. Cette promesse se réalisera quand, au-delà de la mort, libérés par le Christ ressuscité, nous serons définitivement et totalement unis à Dieu. Aujourd’hui, il nous faut emboîter le pas à Jésus, suivre jusqu’au bout l’étrange itinéraire qu’il a lui-même emprunté.

Ce matin, l’appel de Dieu se fait clair et précis. Nous ne serons jamais heureux sans partir. Dans ce temps de Carême, en cette année de l’Eucharistie, il nous est, bien sûr, indispensable de faire halte, de nous remettre au diapason de Dieu rencontré dans la prière, la méditation et l’adoration. Nous nous entendrons dire dans le sacrement de la pénitence et de la réconciliation que, nous aussi, nous sommes des enfants bien-aimés.

Forts de ces moments privilégiés, nous ne restons cependant pas sur le sommet. Nous nous mettons en marche. Au pied de la montagne, un chemin parsemé d’embûches attendait le Christ et ses disciples. L’apôtre Paul en devient, un jour, le pèlerin. Dans une invitation saisissante, il résume le contenu de la feuille de route de tout messager de la Bonne Nouvelle. Elle est la nôtre : « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile. » (2 Tim 1,8) Le Fils de Dieu n’a pas récusé cette souffrance. Elle est devenue en lui un parcours qui mène à la Gloire et à la Vie. Rayonnant devant les apôtres, il leur donne déjà le courage et l’audace de défier, à leur tour, les blessures humaines qui trouveront en lui leur guérison.

Après avoir célébré l’Eucharistie qui nous transfigure, nous retrouverons cette humanité si merveilleuse et douloureuse à la fois. Irons-nous vers des jeunes qui partagent peut-être les mêmes angoisses que leurs amies qui ont choisi notre rivage et nos falaises pour se donner la mort ? Porterons-nous attention à l’espoir déçu d’hommes et de femmes venus de loin chercher en Europe un peu de dignité, de liberté, de simple humanité ? Dans la compétition économique, redonnerons-nous confiance à nos marins, à nos pêcheurs, à nos entrepreneurs et salariés dont l’existence quotidienne dépend largement de la mer ?

Regardons bien : sous ces traits inquiets qui fixent l’horizon de la vie, apparaissent déjà des visages « brillant comme le soleil ». (Mt 17,2) Au cœur de ces membres de la famille humaine, comme en tant d’autres, Dieu a mis tout son amour.

Amis, c’est ce Fils bien-aimé qui a détruit la mort, notre mort. Déjà resplendissent sur nous, sur tout homme la « vie et l’immortalité » (2 Tim 1,10) dont parle saint Paul. Quelle joie de le savoir quand l’obscurité nous environne ! Quel bonheur de le découvrir lorsque nous désespérons de nos faiblesses et de celles des autres ! Sous la carapace du rebelle, du rival, de l’ennemi rayonne toujours la splendeur du fils, de la fille, du frère et de la sœur !

N’ayons pas peur de descendre de la montagne pour annoncer, vivre et partager cette Bonne Nouvelle. Les hommes de ce temps l’attendent !

Références bibliques :

Référence des chants :