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Qu’attendons-nous ?

Lorsque les temps sont incertains, comme les nôtres, l’attente se fait plus vive mais aussi plus ambiguë. Savons-nous vraiment ce que nous attendons ? La reprise de la croissance ? Un pouvoir d’achat accru ? Plus de bien-être ? Et puis, chacun d’entre nous, porte des attentes qui lui sont personnelles : recouvrer la santé, rencontrer la bonne personne, retrouver un emploi, la liste est longue.

L’ambiguïté de l’attente tient principalement au fait de notre impuissance à conjurer le futur : attendre n’est pas posséder ce que l’on désire. C’est pourquoi la déception n’est jamais très loin… C’est peut-être la raison pour laquelle les hommes déposent leurs attentes dans les mains d’un des leurs : c’est la figure de l’homme providentiel, du roi, du président ou du sauveur, de celui dont on attend qu’il réponde à nos besoins. D’ailleurs, l’homme providentiel est celui qui a compris cette psychologie des foules : il fait miroiter l’attente, il promet encore et encore… jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un autre homme providentiel, tout rempli de nouvelles promesses…

Il fut un temps où l’on attendait le messie ; il devait venir pour tout arranger, tout allait changer pour le mieux. Ce messie est venu et on ne l’a pas reconnu. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas répondu à nos attentes. Nous voulions du pain en abondance et il nous affamait de sa parole. Nous voulions des miracles à gogo, et il nous faisait don de la foi qui croit ce qu’elle ne voit pas… Même Jean le Baptiste, un peu dépité, demande : « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est en raison de la déception que, nécessairement, la venue d’un messie aussi déroutant provoque, que l’Evangile nous fait don aujourd’hui de cette parabole.

Car nous savons que le Christ doit revenir. Mais l’attendons-nous ? Ou, mieux, qu’attendons-nous de Lui ? Qu’il résolve nos problèmes, arrange nos petits et grands tracas ?

Il est vrai que l’attente d’un hypothétique retour du Christ, sans cesse remis à plus tard, s’est essoufflée, au point qu’il nous arrive peut-être de douter qu’Il revienne jamais… Mais peut-être nous trompons-nous quant à son retour. C’est justement ce que nous apprend la parabole de ce dimanche : le Christ ne cesse de venir, il ne cesse de venir jusqu’à nous, certes de manière incognito, mais pourtant tout à fait reconnaissable puisqu’il vient à nous sous la figure de l’homme et de la femme en détresse. Et il nous indique que la juste manière, non seulement de l’attendre, mais aussi de le rencontrer, consiste à faire miséricorde à ceux qui ont en besoin.

C’est ainsi que la parabole nous détourne de l’attente vaine d’un messie ou d’un sauveur ; le Christ est venu il y a deux mille ans pour nous apprendre qu’il ne cesse de venir en s’identifiant à celles et ceux qui manquent de nourriture, d’attention et d’amour. Il est de coutume de dire que le Christ reviendra à la fin des temps ; mais cette conception est naïve et, pour tout dire, assez fausse… Le Christ est précisément venu pour changer la qualité du temps, pour transformer notre attente en présence à l’autre qui souffre. Le temps du Christ, c’est le temps offert pour nous rendre attentifs à nos frères et soeurs. Ne perd son temps que celui qui le gaspille tout en se préoccupant uniquement de lui-même. Certes, ce temps nouveau de la gratuité échappe à nos logiques marchandes, économiques, à la fatalité du « time is money » ; la rentabilité qui est maintenant exigée de tous n’a rien à voir avec la fécondité du temps ouvert à la rencontre. L’évangile se moque de la rentabilité ; il demande : toute cette fatigue… pour quoi ? Pour quoi faire ? Pour être qui ?

Ce que je n’ai pas le temps de faire, c’est souvent une occasion manquée, doublement faut-il préciser : on perd et le frère et Celui qui s’identifie avec lui : le Christ.

Il est temps, si j’ose dire, de remettre les pendules à l’heure !

La parabole de ce dimanche est à entendre comme le testament du Christ : il nous dit quoi faire pour être contemporains de sa venue maintenant. Il nous ne demande pas de l’attendre mais de le recevoir dans la personne de celui qui souffre. Ou, s’il convient de désirer la venue du Christ, son attente n’est pas autre chose que notre vigilance à le rencontrer tous les jours, lorsque nous acceptons de fendre la cuirasse de notre égoïsme. Il faut donc le dire avec force : il n’y a pas d’autre venue du Christ à espérer que celle-là, quotidienne, en quelque sorte ordinaire…

Cela signifie encore qu’il faille nous méfier de ce que nous appelons la spiritualité. On entend dire qu’il a un retour du spirituel. Soit, mais qu’est-ce qu’une spiritualité qui confinerait au repliement sur soi ? Alors que tout l’évangile nous enjoint à prendre soin de l’autre… Ceux qui disent : « Quand t’avons-nous vu malade, en prison… ? » n’étaient pas des êtres durs, mais des personnes pieuses et vertueuses qui pensaient que Dieu s’identifie avec ceux qui font ce qui est juste alors que le Christ nous révèle que Dieu s’identifie à ceux qui ont besoin de miséricorde…

Je termine alors par une autre histoire qui nous a été transmise par un saint belge, et oui, ça existe !, le bienheureux Jean Ruysbroeck l’Admirable : « Quand tu serais en extase au 7e ciel, si un malade te demande une tasse de bouillon, descends vite du 7e ciel et donne-le lui. Car le Dieu que tu trouves dans le malade est plus sûr que le Dieu que tu viens de quitter dans la prière. »

Alors, aujourd’hui, c’est le Christ qui nous demande : qu’attendez-vous pour me rencontrer ?