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Hier, j’ai profité d’un peu de temps libre pour aller voir la mer, j’y ai vu des vagues terribles, menaçantes et quelques surfeurs à leur sommet. Il paraît que c’est là où ils doivent se placer, là où la vague avait le plus de chance de commencer à se rompre. Et j’ai pensé aux vagues si sombres qui ces derniers jours semblent vouloir tout engloutir autour de nous. Allons-nous sombrer ?

Au sommet de la vague, il faut avoir du sang froid, pour éviter de tomber, emporté dans les rouleaux. Jésus lui ce matin est au sommet d’une terrible vague, levée par le diable qui est venu le chercher au plus bas, dans le désert. Lieu de la tentation commune, de la faim, de l’abandon, pour l’élever toujours plus haut : le temple, une haute montagne. Le diable mime avec toupet ce que sera la trajectoire du Christ : une ascension de la terre vers les cieux. Mais le ciel du diable reste bas de plafond, comme nous allons le voir…

Voyez-vous la ruse du diable ? « Le désert était le lieu où Dieu parlait aux Juifs ? – je m’en vais y parler à Jésus ». « Dieu a donné la terre promise à Israël ? – Je vais la dérober des mains même du Christ, lui proposant de me faire allégeance ». « Dieu habite le temple de Jérusalem ? – Je me placerai au sommet faisant mine de le dominer et je tenterai Jésus pour qu’il mette fin à ses jours. Au passage, je travestirai la Parole de vie, pour qu’elle donne la mort. »

Voilà la besogne du grand usurpateur : il travestit toute chose. Dieu crée en aimant, les plantes, les hommes, les astres ; du néant il fait le monde. L’homme transforme en unissant, les grands de blé en pain, les hommes isolés en nations, les pierres éparses en temple ; du monde il fait une société. Mais le diable divise en usurpant, la pierre en pain, le peuple en esclaves, le temple en tombeau ; de la société il veut faire un néant, comme si la haine pouvait déconstruire ce que l’amour de Dieu crée, et que le travail de l’homme bonifie.

Il vise haut, le diable. Il ne s’embête pas. Il n’a pas le pouvoir de créer, ni la patience d’unir. Il détruit, si possible le produit déjà fini, les réalisations les plus abouties. Il s’invite dans les plus nobles assemblées, les vies les plus parfaites. Il sait que plus haute est la chute, plus violente elle sera, lui, le diable, ange déchu, le premier tombé, des hauteurs des cieux, aux profonds des enfers. Il sait encore que plus on tombe de haut, plus on est vu, et sa chute effrayante en déclenchera d’autres.
Le diable est un affreux squatteur. Il s’installe dans les lieux les plus dignes, pour les souiller. Pas étonnant donc qu’il nous souffle à l’oreille, encore aujourd’hui : « La politique, l’économie ? C’est une affaire de corrompus ! N’y crois pas. Tous pourris ! » Il voudrait tellement que nous détruisions ce que l’humanité construit avec peine et patience, l’œuvre immense des sociétés, certes fragiles, certes imparfaites, mais où les hommes et les femmes apprennent à vivre en paix. « La religion, l’Eglise ? » C’est encore pire. « Crois à Dieu si tu veux, mais pas à cette institution pécheresse et moribonde ! » Et la liste est longue des sanctuaires qu’il aime à profaner.

Je ne suis pas surfeur, mais il me semble qu’aujourd’hui Jésus nous appelle à le rejoindre sur la vague, sans nous faire rouler. Ce pourrait être un bel effort de carême. Apporter notre foi, lucide et courageuse, à l’œuvre de l’homme dans le monde, sans céder au cynisme et surtout à la peur qui nous vient du grand diviseur. Oui, nous savons que toute institution humaine est précaire : la politique, l’économie, la famille… Mais ce mot même dit le remède à cette fragilité. Précaire vient de prier. C’est par la prière que tiennent ces aventures humaines, ces constructions périlleuses. Et la prière n’est autre chose que l’expression d’un amour vrai. Aimer le monde, dans sa fragilité et même son obscurité.

Pardon, Seigneur ! Nous désertons parfois par notre mépris ou notre désespoir les lieux saints que le diable voudrait salir. Mais c’est du sommet de la vague que Jésus nous fera surfer, bien plus haut que l’adversaire ne pourra jamais imaginer. La mer est grosse, mais le ciel est si léger.