Alors que Pâques annonce la lumière du Ressuscité, la Bonne Mère retrouve elle aussi son éclat. Le père Olivier Spinosa, recteur du sanctuaire, raconte son attachement à ce repère des Marseillais et explique la force spirituelle de Marie.
Recteur de Notre-Dame-de-la-Garde, vous veillez sur la « Bonne Mère » comme on la surnomme à Marseille, mais vous avez d’abord grandi près d’elle…
Enfant, je montais à Notre-Dame-de-la-Garde avec mes parents. C’est là-haut que j’ai acheté ma première cassette de chants religieux avec le « Priez pour nous, Notre-Dame-de-la-Garde » ainsi que l’Ave Maria de Notre-Dame-de-la-Garde. Ces chants expriment le coeur et l’âme des Marseillais qui aiment leur Bonne Mère. Je me souviens… C’était une cassette bleue et blanc. Je devais avoir six ou sept ans.
Que symbolise cette icône marseillaise ?
J’ai envie de dire que cette Bonne Mère tant aimée des Marseillais est la Mère avec un grand M. « Voici ta mère », dit Jésus au disciple bien-aimé dans l’Évangile. Quand on regarde attentivement le texte, l’Évangile désigne vraiment l’universalité de la figure maternelle. En montant ici, beaucoup de gens découvrent petit à petit que cet archétype, chéri génération après génération, c’est la Vierge Marie. C’est la Mère, la figure emblématique de la ville de Marseille. Elle veille sur les marins, les pêcheurs et tous les Marseillais. C’est un symbole incontournable et sans doute le plus beau point de vue sur la ville et son vieux port.
Quelle histoire unit cette Mère à la mer Méditerranée ?
Depuis le xvie siècle, les marins viennent se confier à Notre-Dame-de-la-Garde. D’abord parce qu’on la voit de loin ! La colline de la Garde est un amer. C’est un point de repère géographique et spirituel. Ici, la Vierge Marie est appelée « étoile de la mer », Stella Maris. On aime bien invoquer Marie sous ce vocable. Marie aide les gens de mer, mais plus largement elle protège et accompagne chacun à la barre de sa vie. Notre-Dame-de-la-Garde a une double signification. C’est elle qui nous garde dans le Christ, dans son amour. C’est elle qui intercède pour que nous soyons gardés du mal et du péché. Arrimé au piton calcaire, le fort militaire qui sert d’assise à la basilique rend visible cette double dimension. La colline de la Garde a toujours été un poste d’observation. Là-haut, on embrasse une vue à trois cent soixante degrés sur la ville, les îles et la mer. Ce point culminant a d’abord accueilli une petite chapelle avant de devenir un poste de vigie. Ensuite, pour protéger Marseille des armées de Charles Quint, François Ier fait construire un fort en 1524, qui constitue, avec le château d’If, une défense maritime dont la ville était dépourvue. Quand on monte ici, on s’appuie sur le roc de la foi pour regarder nos vies à la hauteur de l’Évangile.
Pouvez-vous nous décrire les caractéristiques de cette statue ?
C’est une statue féminine aux cheveux longs, haute de onze mètres. Ce qui me frappe, c’est sa tendresse. Son regard se porte au loin pour voir ses enfants aborder ou quitter Marseille. Il faut relever le geste maternel de cette femme qui présente le pied de son petit avec une douceur extraordinaire. C’est comme si, avec Jésus, chacun de nous était soutenu par la Vierge Marie. Cette femme magnifique nous présente Jésus qui bénit. Elle est visible des quatre coins de la ville et fait face aux îles du Frioul, au château d’If et à la Méditerranée. D’où qu’on la voie, la Bonne Mère offre la bénédiction du Christ.
Qui sont les millions de visiteurs qui franchissent le pont-levis du sanctuaire de la Garde ?
À Marseille, une vieille tradition – c’était encore plus vrai quand on accouchait à la maison – veut que la première sortie du nouveau-né soit une visite à la Bonne Mère. Tous les premiers samedis du mois, nous accueillons les parents qui souhaitent présenter leurs bébés à la Vierge. Mais il est possible de venir se mettre sous sa garde à n’importe quel âge. On monte ici que l’on soit croyant ou non, chrétien ou d’une autre religion, pour déposer une intention de prière, offrir un cierge ou un ex-voto. La Vierge obtient des grâces, des miracles. Les gens sont très attachés à sa présence au coeur de Marseille. Plus de deux millions de personnes montent ici chaque année. Des gens qui n’appartiennent à aucune religion, venus pour se poser, se ressourcer et contempler le point de vue. Vous avez des personnes de confession musulmane, surtout des femmes qui viennent parler de femme à femme avec la Vierge Marie. Et puis je vois monter des bouddhistes, des juifs. Comme disent les Marseillais : « Le Bon Dieu, je ne sais pas s’il existe, mais la Bonne Mère, c’est la Bonne Mère ! » Regardez les ex-voto sur les murs de la basilique. Ils témoignent d’une foi populaire qui déborde la cité phocéenne. On vient ici de toutes les Bouches-du-Rhône, et de l’ensemble de la Provence, pour allumer un cierge et demander une faveur, ou simplement se rapprocher un peu du ciel.
Quelle sorte d’ancrage vit-on sur la colline de la Garde ?
On vient beaucoup se réfugier ici. C’est même l’expérience principale des pèlerins. Beaucoup montent parce qu’ils sont secoués. On monte ici pour traverser les tempêtes de la vie. C’est d’ailleurs la signification d’un médaillon important du décor romano-byzantin de la basilique. Quand on lève les yeux, au centre de la mosaïque absidiale du choeur, on découvre un navire antique sur des flots en furie. Sur sa voilure rayée de bleu et de blanc, il y a le monogramme de Marie. Une croix s’entrelace dans le jambage du M. Ce navire, c’est la barque de l’Église. Le Christ en est le véritable pilote. Marie, sa mère coopère à l’oeuvre du Salut. Au premier plan, les flots rugissent, peuplés de monstres aquatiques tout sauf sympathiques. Le mal et la mort pullulent dans ces ondes agitées. Dans ces abysses marines, il faut voir le mal et la mort. Mais juste derrière la tempête, l’eau est calme entre une étoile et une colline surmontée d’un phare. On aura reconnu la basilique et son décor de marbres colorés. Au-dessus du phare, une croix lumineuse clignote et brille de mille feux. Au terme de l’histoire, il y a le Christ. Ainsi l’Église traverse-t-elle mille dangers en sachant que la paix ne va pas tarder à arriver. La lumière du Christ ressuscité est au terme du voyage.
Comment la Bonne Mère parle-t-elle à une ville plurielle ?
L’expérience qu’on vit ici, c’est prendre de la hauteur sur notre vie. Culminant à 154 mètres, Notre-Dame-de-la-Garde offre un panorama sur toute la ville, les îles et la mer. De manière symbolique et spirituelle, ce lieu nous élève. Ici on regarde nos vies avec les yeux de la Vierge Marie. On regarde notre ville, la mer et le monde sous la bénédiction du Christ. Ici on est invité à poser un regard qui bénit, c’est-à-dire qui dit du bien et veut le bien.
PROPOS RECUEILLIS PAR MAGALI MICHEL